Les mangeurs d’éternité
D’étonnantes vertus commençaient à inonder mon visage. Encore un petit médoc pour la route et serait parfait que je pense en m’ingurgitant quelques barbituriques. De toute façon que je me dis ça peut que me tuer et comme de toute manière c’est notre lot ! Alors pourquoi prolonger ses souffrances… Bon c’n’était pas le tout mais fallait que je rencontre Esteban un ami d’un ami prêtre et connaisseur en éternité. Mais la pérennité je n’y tiens guère parce que « l’éternité c’est long surtout vers la fin. »
I.
Le lendemain je me trouvais devant la porte du presbytère ou mon ami m’avait donné rendez-vous pour rencontrer Esteban. Apparemment il n’y avait personne ; j’avais sonné à plusieurs reprises mais en vain… J’allais repartir quand derrière moi, je sentis une présence ; c’est Luc et Esteban. Comme d’hab. je serrai vigoureusement la main de l’abbé et la tendit tout aussitôt à ce gars assez corpulent qu’est Esteban…
- Salut ! Que je lui dis.
- Bonjour me rétorqua-t-il, Esteban, enchanté.
- Oui je sais et moi C… mais je pense que vous le savez aussi…
Il acquiesça de la tête et m’adressa un large sourire quelque peu édenté.
- Alors comme ça, reprit-il, vous êtes en quête d’éternité ?
- Oui que je réponds, c’est un sujet qui me passionnait l’éternité, ad libitum.
Luc mon ami prêtre n’y croyait pas trop à cette démarche incongrue et surtout pas à cette quête car pour lui l’éternité c’est auprès de notre Seigneur Dieu. Mais moi je suis assez apostasique et me méfiait de toutes les bonni menteries cléricales ; ce qui n’empêchait pas Luc et moi de nous voir régulièrement. Ce que j’aime chez lui c’est à la fois son ouverture séculaire et son point de vue sur l’éternité. Selon lui on peut la gagner par un certain comportement axiologique qui pour moi était plutôt souffrance perpétuelle de nos actes passés. J’en ai pleuré mes yeux de regarder la mer et penser qu’à l’horizon je ne trouverai pas plus qu’une solitude d’éternels tourments…
- Bien je dis à Luc, mais par où commencer ce voyage extatique de l’infini perpétuel ?
- Vois ça avec Esteban qu’il me répond. C’est lui qui est allé aux confins de l’absolu…
II.
Esteban n’avait l’air Dr rien comme ça, mais il nous montrait bien à Luc et à moi combien sous ce teint buriné par le soleil, il avait voyagé à travers non seulement le vaste monde, mais aussi plus ailleurs que cette restriction planétaire. Le continuum de ses yeux gris bleus pétillants d’amusement me surpris quelque peu, mais jamais je ne lui aurais donné son âge, Quarante quatre ans, que m’avait dit Luc…
- Esteban ? Que j’osais. Où s’arrêtent l’infini et l’éternité ?
- D’abord faut-il savoir, qu’il appuyait bien sur les syllabes, où ils commencent l’un et l’autre ! C’est dans un puits incommensurable, qu’il continua, où se jette de la margelle un seau, manié par un vieil homme à la longue barbe blanche et qui se prénomme Mathusalem.
- Je connais, je dis, c’est biblique.
- Tout à fait, mais il aurait pu aussi s’appeler ahésvérus ou tout simplement Luc comme notre cher prêtre.
Avant de poursuivre il s’assit sur la marche du perron et se roula consciencieusement une clope.
- Vois-tu C… Qu’il me rappela en léchant le collant du papier, c’est tout un cheminement initiatique. L’éternité, la pérennité, n’est pas un jeu mais une petite lueur infinitésimale mais croissante ; car plus tu t’en rapproches plus elle s’éloigne.
- Mais c’est qui alors ? Si ce n’est plus une succession interminable de faits récurrents que je demandais ? Un peu exaspéré par les circonvolutions d’Esteban.
- C’est une spirale compréhensible et incompressible tout en même temps, qui à force de compressions et d’incompressions ne forme pas un cercle, un tout, mais une déviance à l’existence immatérielle et existentielle…
Luc avait préféré s’éclipser dans son presbytère ; aussi n’y avait –il plus qu’Esteban et moi. Il m’offrit une cigarette qu’il venait de rouler avec dextérité, me tendit son briquet et j’aspirai une première et contentante bouffée.
- Tu sais que je lui réplique, j’ai l’impression d’entendre du Nerval.
- Mais Nerval qu’enchaîna Esteban, c’est comme Germinal ou le puits, on retrouve toujours la figure intempestive du vieil homme errant à perpétuité dans les profondeurs. Et celui là je l’ai rencontré…
III.
- L’aurifère est constant dans ces m méandres déambulatoires, poursuivit Esteban tout en tirant de larges bouffées, et pas un instant ces poussières adhérentes n’obstruent ta vision sempiternelle d’une contrée indéfinissable, mais circonscrite d’ostentatoires jalons féminins.
- Féminin ? que je questionne.
- Oui féminins ; réponds Esteban, quelque chose de la matrice exponentielle et indéchiffrable… Quelque chose, accéléra-t-il de plus que maternel.
- Et cet immatériel féminin, il correspond à quoi que je demande ?
- - Il correspond, accentua Esteban, à la circonspection d’un brasier inextinguible qui parcourrait une savane aride…Là où j’étais nul ne peut non seulement y aller mais aussi en revenir. Et pourtant, qu’il dit en faisant un geste de circonstance, tel que tu me vois, je l’ai accompli…
IV.
- Les Filles du feu et Aurélia, c’est Blanche Neige et les sept nains que rigola Esteban. Les chambres où hypogées visités n’ont d’éléments que les mobiliers nacrés d’espoir et d’inquiétudes. Tout y transpire l’incoercible. Et puis, dit Esteban en ralentissant son débit, il y a Elle, la grande prêtresse qui te guide à côté de ce vieillard sans pudibonderie. Tu chemines à travers ronces et orties. Tout n’est que déchirement et blessure…
Je restais pantois car l’éternité pour moi n’était qu’une vaste pièce aux limites infranchissables ; aux confins interminables. Et le voilà lui Esteban, délirant sur un lieu discordant et conceptuel. Je n’avais aucune envie de considérer l’éternité comme une femme ou un vieillard mais plutôt comme la férule qui vient d’asséner des petits coups sur le bout des doigts. Alors je lui dis :
- Ton éternité ne vaut pas la mienne…
- Certes répondit Esteban, mais contentes-toi de songer que cette éternité c’est avant tout toi…
- Mais je rajoutais, que sommes-nous par rapport à ces concepts ? Si ce n’est que de mangeurs d’éternité.