Une saison morte

L’enfer ! Le vrai, me dit le commissaire, je le connaîtrai bientôt, moi qui avais rejoint un petit groupe de la police, chargé des cas psychopathiques de délits. En effet j’avais choisi cette formation lors de ma scolarité parce que moi-même, étais atteint d’une psychose maniaque, qui bien endiguée n’affectait en rien mes capacités. Il est sûr que quelques années en arrière, je n’aurais pas pu le faire…Mais les mentalités avaient changé et surtout le domaine de la connaissance. Au contraire, m’avait-on dit, en temps que psychotique avéré, je saurais non seulement reconnaître mais aussi interpréter, disons comprendre, les agissements psychopathiques. J ‘étais loin, malgré tout, de me douter de ce qui m’attendait…
I.
- Ce soir je ne te ramène pas que me dit Estève un collègue de la brigade ; j’ai une planque à faire.
Je baillais quelque peu fatigué par cette longue journée et répondis :
- C’est pas grave je prendrai le tram.
- Ca m’embête, je t’avais promis ; mais là je suis coincé.
Je réaffirmais à Estève la non gravité des choses et relativisais l’empêchement
Voilà ce qui s’était passé comme événement marquant ce jour là. C’est pourquoi je me trouvais à l’arrêt du numéro un, côtoyant quelque quidam qui comme moi attendaient le bus.
De loin je le vis poindre et rouler avec douceur sur le bitume. Quand il fut à peu près à notre hauteur, il s’arrêta. Quelques personnes descendirent tandis que moi seul y montais. Je sortis mon ticket, le poinçonnais et allais m’asseoir à côté d’une jeune fille, une écolière probablement. Le trajet jusqu’à l’arrêt de mon habitation fut vite rejoint. J’étais seul à descendre et la rue déserte hurlait ses remontrances épidermiques. Je rentrai chez moi et passais la soirée devant l’ordi à essayer d’empêcher, par mes rapports, le crime de sévir…
II.
- Bonjour, me lança le commissaire, j’ai du boulot pour vous.
Ca tombait bien, j’étais à peu près en forme pour bosser. Il m’expliqua en quelques mots le taf, à savoir un crime sadique qui avait été commis sur la ligne du tram numéro un, en fin d’après midi. Mon esprit fut assez véloce pour faire le rapprochement avec ma situation de la veille. Je devais avoir été sur les lieux avant ou après le forfait ; mais je n’en touchais mot à personne, pas même au commissaire mon supérieur hiérarchique… La visite
Sur les lieus fut brièvement menée par Estève et moi ; recherche d’indices et témoignages. En fait de témoignage personne n’était présent lors du crime donc les auditions ne menèrent à rien…
- Tu sais Estève que je dis, on n’est pas avancé et de toute manière le type ou la gonzesse qu’a fait çà est bigrement balèze. Pas d’empreintes ou autres. Mais, que je rajoutais, une chose est sûre, c’est qu’il est bien malade. Regarde le nombre de coup de couteau dont est lacéré le corps ; et la position de ce dernier, agenouillé les bras en croix comme pour prier…
Estève m’écouta en soupirant.
- C’est vrai que t’es le profiler de la maison…
- Profiler oui je réponds, mais avant tout malade comme tous les malades qu’on poursuit, et de jour en jour je me sens plus à l’aise avec eux. Non que je les juge, mais que je tente de les comprendre. Toute la technique est là : ni louer, ni blâmer, comprendre…
Ont a été invité à regagner les bureau pour taper notre premier rapport que je devais rendre au boss. Il me fit à nouveau appelé dans son bureau…
- J’ai lu votre papier mon cher C… et je vous fais confiance quant à l’éclaircissement de tout çà… Mais…. Etes vous sûr que c’est un malade ?
- Apparemment oui parce que son crime est purement expiatoire. C’est-à-dire calmer ses pulsions obsessionnelles
Le commissaire me fit signe à l’affirmative et je pus rejoindre Estève qui m’attendait et me tendit un papier.
- C’est le légiste : « Trente coup de couteau dont un seul mortel…
- Il a dû s’amuser avec sa victime me lance Estève… P’tain j’comprends pas…
- Tu sais Estève, y a rien à comprendre, si ce n’est que ce sont des pulsions. Et qui dit pulsion dit dérangement, même anodin, du mental. Mais ici c’est un cas particulier, 29 coups de couteau dont un seul mortel…. Au cœur…
Je lui redonnais le papier et me mis à arpenter le couloir dans lequel nous étions. Bon sang que je me pensais encore à retrouver un fou, un malade comme moi… Et malgré moi je souris. Ici tout le monde n’était pas convaincu de mon efficacité ce qui dans un sens était presque vrai puisque j’étais souvent absent et bouffais des médocs qui, de surcroît, s’ils m’aidaient, ne m’enchantais guère. Je préférais les remèdes naturels, malheureusement dénigré ou prohibés. Enfin selon moi ça ne débordait pas sur le boulot.
La journée passa sans grand événement et j’étais incapable de ne faire aucun jugement dans la mesure où on avait peu d’indices hormis le sang… Comme d’accoutumer je rentrais chez moi par le tram qui à ces heures était un peu déserté. Je me remémorais la journée et surtout, comme j’y étais, je voyais la scène sous mes yeux. Mais le premier coup a été porté directement au cœur et les autres de l’acharnement pur et simple…
III.
- Ca peut pas durer que me dit Estève ! Encore un crime sur la ligne un du tram ! Ca peut pas continuer ainsi et il me regarda droit dans les yeux
Je ne sais pas quoi lui répondre parce qu’il a raison et le patron nous l’a bien signifié, faut mettre la main dessus. Moi j’étais abasourdi par les coups portés, toujours les mêmes dont un mortel...Mais ce qui me tracassait le plus, c’était cette petite boite de Valium trouvée non loin du cadavre, et qui appartenait non pas à la victime mais au meurtrier. J’en parle parce que je prends le même chose et que l’effet de calme produit par les benzo devrait s’il est pris, apporté un semblant de quiétude au fou du tram. Mulhouse n’était pas sûre mais là, ça dépassait l’entendement et le mien en premier. Toujours dans une fourchette de dix huit vingt heures que les crimes avaient eu lieu et aucun témoin : la poisse quoi ! Qu’est-ce qu’on pouvait faire que je me demandais car en plus sur la boîte y avait plus de vignette, donc impossible de remonter par la pharmacie et toutes les boîtes de Valium se ressemblent… Je tâtais ma poche et mince ! J’ai oublié la mienne dans le tiroir de mon bureau… Non elle est là pas besoin de rentrer en chercher. En plus sur celle-ci, contrairement a celle trouvée, figure la posologie inscrite par le pharmacien. C’est rassuré que j’enfonçais la boîte dans la poche de mon pantalon…
Toujours la même rengaine, boulot, tram, maison et dodo ; et ce meurtrier qui rôdait dans les fins d’après midi hivernales d’Alsace… Tranxène m’attendais derrière la porte de l’appart et frétillait de la queue sans pousser aucun aboiement, et c’est bien pour ça que je l’adorais, mon seul compagnon de ma thébaïque existence. Oh je sortais bien ! Mis à part pour promener Tranxène, rarement. De toute façon Mulhouse c’est pas grand et pas très engageante comme ville mis à part ses musées, rien à voir avec Colmar ou Strasbourg. Enfin… Je m’étends sur le clic-clac non sans avoir mis un cd de Miles Davis dont j’écoute avec délice une reprise : « Night in Tunisia, morceau incontournable. Tranxène veut sortir ; il me le fait savoir ; mais avant toute chose je vais me prendre les médocs, c’est important de garder une heure régulière pour les prises. Bon j’ai déjà le valium. J’enfonce ma main dans la poche et mince pas de Valium… Je regarde ma veste, non rien non plus… Et mince , j’ai dû la mettre machinalement dans mon bureau… Mais qu’à cela ne tienne, j’en ai aussi à la maison… J’ouvre donc une boîte à médocs ainsi que le journalier et avale mes prises, beaucoup d’ailleurs, et puis je tourne les talons et m’en vais revêtir ma veste et passer la laisse à Tranxène qui en bondit de joie… Je vais pour sortir et zut le téléphone… Je referme la porte et attrape le combiné sur la petite table d’entrée…
- M’ouais que je réponds à Estève… T’as qu’à venir après pour me chercher… D’abord je dois sortir Tranxène… Si tu veux, vas-y d’abord… Et puis viens m ‘n rendre compte, ce serait sympa…
II.
Voilà je suis rentré, Tranxène n’a pas été trop long… Ah enfin mon appart et sa bonne chaleur dehors sa caille bigrement sec… Estève n’est pas arrivé, mais je le sens qui se pointera pour l’apéro aussi je sors sa bouteille de pastis qu’il a laissé là, au cas où, moi ne pouvant pas… Médocs obligent…
Un quart d’heure s’est écoulé quand on sonne à l’entrée. Je m’emploie à m’y rendre sachant d’après le coup de sonnette que c’est Estève. Je lui ouvre la porte, il se frotte les mains et sautille sur ses pieds.
- T’as froid que je lui d’mande ?
- Bah ! Plutôt, que répond Estève qui se rentre dans le corridor.
- Viens, je dis, j’tai préparé la bouteille de secours…
Estève hésite un instant puis fouille dans l’une de ses poches de sa veste et en sort une boîte de médocs et me les tends.
- Tiens qu’il me dit à propos, je te donne une nouvelle boîte qu’on a retrouvée sur le lieu du crime ; mais cette fois-ci on tient le bon bout… Regarde qu’il dit en me tendant la boîte, dessus il y a la posologie.
Je prends la boîte et la tourne pour constater effectivement qu’il y a une posologie et je souris car c’est exactement la même que la mienne…
Epilogue.
- J’aurais pu faire une belle carrière que je dis au psy.
- Oui si vous n’aviez pas perdu la raison de façon incohérente, cela se peut ; mais vous savez cher monsieur, écrire des nouvelles n’est pas donné à tout le monde et, j’ai lu l’une des vôtres elle est bien courte…
- J’sais, que j’réponds, mais docteur j’ai du mal à me concentrer plus d’une heure sur un travail…
- Je comprends qu’il me rétorque, je comprends. Tenez à propos de trouver qu’il me dit, avant que vous ne partiez, et il me tend une boîte entamée de Valium…
Je tourne la boîte c’est bien la mienne avec la posologie…
- Mais je dis au médecin, c’est vieux çà.
- Oui elle date de votre admission il y a vingt ans ; cela vous fera un souvenir… Et il se lève, me sourit et me tend la main…