Vingt ans-Me surprendre devient de plus en plus difficile ! Que je dis à Set ? Un ami d’enfance que je venais de retrouver au bout de vingt ans de silence radio.
La conversation qui avait été jusque là plutôt phatique alluma par cette seule phrase les yeux de Set une lueur d’intérêt.
- Peut-être que la banalité de la récurrence des faits te pousse à penser ainsi. Mais laisse-moi te raconter une histoire et tu jugeras ! Dit Set
- T’as quel âge aujourd’hui ? Je demande au jeune black du pavillon que je vois tous les matins à la même heure devant sa fenêtre à barreaux.
- Aujourd’hui ? Vingt ans ; c’est mon anniversaire
Comme chaque jour, je souris en sachant que la veille il avait trente-deux ans car ce qui était intriguant c’est qu’à trente –deux ans, il revenait toujours à vingt. Je ne cherchais pas à comprendre la logique de son délire qui, je l’avoue, me fascinait tout de même.
Moi, j’avais été affecté à ce pavillon où j’étais rentré pour des prises anarchiques de médicaments. En règle générale je ne restais que très peu de temps ; une, deux, voire trois semaines, histoire de recouvrir mes idées ou disons plutôt la normalité de tout un chacun. Je persiste à penser que mes écarts ne sont pas moins dénués de raison que la raison l’exige. Enfin si je m’attarde là dessus, on m’enfermera encore…
Ce matin là j’avais rendez-vous avec d’autres patients à l’atelier de peinture. Nous exprimions là, encadrés de deux ergo thérapeutes, avec nos mains et des peintures les méandres déambulatoires de nos cerveaux embrumés. J’arrive au local, tout le monde est installé. J’entre sur la pointe des pieds et gagne ma place à côté de José un copain schizo.
- Salut ! Je lui lance discrètement.
Il répond en opinant du chef car il est sacrément absorbé par des « bonhommes bâtons » qui représentent sa famille en diverses positions… Je prends mon carton et extirpe ma feuille Canson. A quoi ça ressemble ? Je n’en sais pas trop ; d ‘ailleurs je ne sais jamais quel est l’envers de l’endroit. De toute façon mon esprit est ailleurs ! Le jeune Black… Pourquoi ? Je n’en sais trop rien ! Quelque chose m’intrigue… La séance s’achève au bout de trois quarts d’heures.
- Tu viens boire un café ? Que je demande à josé ?
- D’ac. , Il me répond en rangeant son œuvre.
On est rassemblé à la cafétéria. Y’a Gilbert le loquace qui nous accueille avec beaucoup de bienséance. Ce type n’arrête pas de soliloquer et en plus on n’y comprend rien ! Et ça toute la journée… La nuit il lui colle une piqûre pour qu’il cesse son débit priapique.
Le café est fumant et José l’avale sans attendre d’une rasade.
- Tu connais le jeune Black du pavillon ? Que je lui demande ?
- Ouais ! Maugrée José. Pourquoi ?
- J’sais pas ? J’ui réponds, il m’intrigue et pourtant il est si commun dans cette institution, pauvre bougre !
Moi je termine mon café et puis on s ‘en jette un autre. Enfin précisons que ce n’est qu’un ersatz de café … Il ne faudrait pas être insomniaque ici, pas le droit.
- Ca fait longtemps qu’il est ici ? Que j’avance ?
- Depuis que je suis là, et ça fait un sacré bout de temps, il y est, répond José.
C’est vrai que je pense que depuis que je viens, moi aussi, il a toujours été là. Je ne m’en suis jamais soucié ; sauf aujourd’hui ! Pourtant c’est étonnant ! Si jeune qu’il paraît ! Peut-être qu’à force de ne pas vieillir entre vingt et trente deux ans il a conservé toujours le même âge…
José entame rapidement son deuxième café alors qu’un barjot sapé clown mondain, ganté de blanc vient nous réclamer de l’argent. On connaît… On le vire.
- Comment ça se fait ? Je demande, qu’il est toujours aussi jeune ?
- J’en sais rien ! Réplique José. Tes questions me prennent la tête !
Ca peut être absurde, j’en conviens voir abscons, pourtant je me triture l’esprit pour pas grand chose. Je ne dis plus rien et tous deux on regagne le pavillon ; ça va être l’heure du repas.
L’après-midi, musico- thérapie. C’était chiant ! J’ai rien capté, j’étais avec mon Black. Le soir idem, pas d’envie, si ce n’est que de me coucher avec une bonne dose de médocs…
J’ai mal dormi ! Le Black n’arrêtait pas, dans mon sommeil de me rire au nez en me narguant – Ca va être ton tour mon frère- c’est contagieux.
Finalement aux premières lueurs du soleil, je me suis levé un peu vaseux. La journée semble belle, probable de beau temps. Je me dirige vers la fenêtre entre ouverte, les rideaux levés, : j’aime pas l’obscurité ! Comme je regarde vers l’extérieur je vois José qui arrive et qui me hèle !
-Salut ! Ca va ? Demande-t-il ?
-Oui ! Je dis,aujourd'hui j'ai mon anniversaire ( n’importe quoi, ! Je sais que c’est pas vrai).
-Et t’as quel âge ? Qu’il me demande en piaffant ?
Mais qu’est ce que je raconte…Je me précipite vers le lavabo –Merde !!! Impossible ! Je suis Noir …
Set a fini son histoire et me regarde les yeux brillants de plaisir.
-C’est vrai, que je lui dis, que ton histoire n’est pas banale.
Nous continuons notre marche et sur le point de nous séparer, je lui demande :
-Ben, vingt ans : l Me répond mon camarade noir qui doit avoir comme moi la quarantaine bien sonnée.
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