Vendredi 11 août 2006
Les pucerons
 
I.
 

Les paroissiens étaient toujours là, campés depuis au moins une heure devant la porte de leur église, piétinant en maugréant quelques borborygmes incongrus. Moi c’est pas que j’attendais l’office, mais j’avais rendez-vous avec Pélanie qui n’avait pas trouvé d’autre endroit pour me filer rencard. La porte s’ouvrit enfin en grinçant lamentablement sur ses gons ; et les ouailles satisfaites se ruèrent à l’intérieur du temple, tandis que moi maintenant je trépignais à mon tour d’impatience. « Mais que fait-elle ? » Que je me demandais intérieurement ? Quelques minutes s’écoulèrent et avant que ma colère ne s’embrase, j’aperçus la sihouette de mon amie…Elle n’était pas seule !!! D’aussi loin que je pus voir je distinguais son compagnon, un type de taille moyenne, très fin, le teint buriné et pourvu d’une crinière noire, ramassée à son extrémité par une queue-de-cheval tout aussi fournie. Tous deux arrivèrent à ma hauteur et Pélanie tout en me lançant un sourire enjôleur, me présenta rapidement son ami, que je regardais d’un œil suspicieux et sombre.

-         Afrouk, Libanais de son état et, rajouta-t-elle, spécialiste de la médecine incantatoire.

Je fus un peu surpris par ce dernier terme, mais ne laissai pas poindre mon ignorance. Je lui tendit la main nerveusement, qu’il prit et serra mollement, en fendant son visage d’un très large sourire. Pélanie ne me laissa pas le temps de questionner Afrouk.

-         Tu viens avec nous ?

-         Où ça ? Que je questionnais ? On va chez Dyspepsie. Tu la connais ! Tu sais la grande rousse au teint marmoréen.

-         Mouais…J’éjectais de ma bouche agacé.

Je comptais garder Pélanie un peu pour moi mais aussi égoïste que je suis, je finis par acquiescer.

Nous partîmes donc tous trois sans échanger quelque propos…
 
II.
 

Parvenu près du porche d’entrée de l’appart. de Dyspepsie, Afrouk me demanda cependant :

-Et toi tu fais quoi dans la vie ?
Sans hésiter je lui répondis
-Ecrivant.

-Ecrivant ? C’est quoi çà ? Qu’il me demande dubitatif en fronçant intensément ses sourcils drus !

-C’est pas un écrivain mais c’est un scribouillard, dis-je avec conviction, qui gratte pour ne pas dire grand chose si ce n’est cette devise désangoissante : » Ne penses pas au futur, tu oublieras demain.

J’abuse un peu…Il ne comprend pas vraiment mais me remercie tout de même sans chercher à en savoir plus. Pélanie me tuméfie d’un regard assassin.

Nous franchissons le porche et commençons à gravir les marches en bois qui grincent sombrement dans cet escalier lumineux. A force d’efforts quelque peu inhabituels, c’est au cinquième, nous parvenons devant un huis clos derrière lequel s’échappent toutes sortes de bruits sonores humains d’une ambiance festive.

Pélanie frappe à la porte qui s’ouvre aussitôt sur une jeune femme aux cheveux auburn relevés en cimier et dont les yeux pers ne manquent pas d’intérêt.

-Entrez ! Qu ‘elle dit en riant par petits gloussements successifs ; et elle s’écahappe avant même que nous nous soyons présentés.

On se regarde tous les trois ahuris mais n’hésitons pas à pénétrer dans une pièce encombrée d’objets hétéroclites et mis en valeur par une lumière rouge tamisée. Le silence n’existe pas, que de bruits tonitruants et inintelligibles. Nous nous efforçons de nous frayer un passage pour trouver Dyspepsie, ce n’est pas gagné !

Une voix nous hèle et se rapproche de nous.

-Salut ! Qu’elle m’interpelle cette voix ! Tu te rappelles de moi ?

Je ne suis pas physionomiste, alors j’opine de la tête.

-         Mais si ! Nathalie ! La fille de la librairie à qui tu as dédicacé ton livre : L’Absurdité écrite. On a discuté un bon moment ensemble !

J’ai pas le temps d’entre ouvrir la bouche qu’elle reprend aussitôt :

-         Génial ton bouquin ! Purement génial !

-         Merci, que je réponds pompeusement flatté quelque part dans mon ego quoi que j’aie horreur de ça. Aussitôt elle me saisit la main et m’entraîne vers un groupe réuni au centre de la pièce.

 
III.
 

-         Le voilà ! Que dit Nathalie en interrompant tout le monde ?

Tous tournent leurs têtes vers moi et cessent leurs conversations aussitôt.

-         C’est le fameux écrivant dont je vous ai parlé et conseillé le bouquin.

Des sourires se tracent sur des visages qui ne voient sans doute pas le jour souvent…Ce silence qui s’était posé auparavant se rompt. Une voix nasillarde me sort :

-Bien votre ouvrage ! Mais il manque la propédeutique.

Propé…de quoi ? Je me questionne intérieurement : c’est quoi ce truc ?

Je souris stupidement l’air de bien paraître, d’être dans le coup.

-Moi, dit une autre voix, féminine cette fois, j’ai ADOREEE. Surtout vos poèmes. Ils sont si criant de vérité, de sonorités bien que parfois très hermétiques…

Voilà à présent que tout le monde y va de son commentaire ; je n’arrive pas à en placer une. A mesure d’autres s’agglutinent, je suis bousculé, incapable de me dépêtrer de cette glue qui s’étend. Je suis proche de la catalepsie. Je voudrais m’enfuir de cette horde astreigeante. Pélanie n’est pas là et l’autre là, l’incantateur non plus. Peut-être qu'avec ses suppliques il aurait pu me filer un coup de main…

 
 
IV.
 
 

La musique tout à coup reprend ; forte et rythmée ; et enfin toute cette troupe semble bien vouloir me lacher un peu. Je reste un peu hébété et toute cette louabilité et même les critiques me laissent de marbre…Moi ce que je veux c’est écrire…même si je trouve que ça sert pas à grand chose sauf peut-être à combler sa propre vacuité infinie et finissable. Moi l’écriture c’est aussi pour expectorer cette vicissitude existentielle ce fameux taedium vitae, enfin je veux dire le spleen.

Pélanie et son gourou incantateur me rejoignent enfin. Afrouk s’aperçoit immédiatement de mon malaise. Il me dit soudain avec quiétude :

-Ce sont là des pucerons ? N’est-ce pas ?

-         Des pucerons ? Que je demande interloqué ?

-         -Oui ! Enfin vous savez, ces minuscules petits insectes qui s’agglutinent, prolifèrent et dont on a du mal à se débarrasser…

par cafre publié dans : cafre
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