Jeudi 24 août 2006
Pour tous ceux qui n’aiment pas l’école.
 

C’est bien là un endroit que je déteste le plus. Que je me dis alors que les élèves silencieux et penchés sur leurs copies planchent ! Et pourtant je suis prof…Non pas que je n’aime pas les élèves et la connaissance mais voilà il y a tout le reste … Et Jenny.

Un doigt se lève, je suis extrait de ma méditation.

-         Oui que je demande ?

-         M’sieur y-a un mot que je ne comprends pas !

-         Lequel ?

-         Oxymoron m’sieur qu’il susurre.

Foutues examens ! Toujours du vocabulaire inapproprié pour des questions fastidieuses et prises de tête… Je m’approche de lui et souffle :

-         Normalement c’est un examen et je n’ai pas le droit (quelle horreur ce mot) de t’aider. Mais je m’approche de lui et souffle la définition à son oreille : ô sacrilège…Il sourit pour me remercier.

Mais au diable les principes et ces examens c’est bien proche de l’aphorisme de Nietzsche :  « J’ai vu clair peu à peu sur le défaut le plus général de notre façon d’enseigner et d’éduquer. Personne n’apprend, personne n’aspire, personne n’enseigne – à supporter la solitude. »

Je reprends mes cents pas entre les tables. Enfin que je me dis, encore vingt minutes et tout sera terminé : ma dernière année d’enseignement…

 
I.
 

C’était u peu avant les congés de Noël, j’avais entrepris une séance sur les paroles de chanson dans le cadre d’une séquence consacrée à la poésie. Tout ce jargon m’agaçait on ne peut plus ; car pour trouver du métalangage les ostentatoires pédagogues sont imbattables : « Apprendre à apprendre. » Didactique conceptuelle…

Alors que les élèves étaient en pleine étude de paroles de Serge Gainsbourg « Je suis venu te dire que je m’en vais », on frappe à la porte. Je n’ai pas le temps de dire « entrez » que celle-ci se meut sur elle-même et que dans l’embrasure se profile la tête du proviseur adjoint, tout sourire. Il semble goguenard de déranger la classe qui absorbée dans leur travail ne réagit pas et au comble de l’impolitesse ne se lève même pas ! Le proviseur- adjoint me foudroie alors du regard… Je n’invite même pas alors les élèves à se lever ; qu’en ai-je affaire de ce cérémonial…Voilà encore un aspect qui me piquait dans ma pensée rebelle : apprendre le respect de la hiérarchie…Ils auront bien le temps ; quel holà vais-je soulever ! Certes il est nécessaire le respect mais sans démagogie ou sans prosélytisme quelconque beaucoup d’adultes n’en assurent pas vis-à-vis des élèves la réciprocité. Mais ne nous appesantissons pas là ; je ne voudrais pas polémiquer…

Bien ! Une fois entré, je m’aperçois que M. Schütz n’est pas seul, derrière lui se dissimule au mieux, une jeune fille. Le proviseur-adjoint s’efface devant elle ; elle n’est pas très grande et de son apparence qui semble commune, se dégage aussitôt, surtout de son regard vert jade, une sérénité et une fatale tristesse.

-Je vous présente dit M.Schütz en s’adressant à la classe qui vient de s’apercevoir de sa présence et qui se lève d’un seul homme, comme quoi, Melle Muller Jenny qui vient rejoindre votre classe de première ! Je passe sans peines le protocole omnipotent qui s’en suit qui me rasent, je l’avoue…Jenny, une fois M.Schutz les talons tournés, s’installe à ma grande surprise au premier rang, place que les élèves en général fuient…Et le cours s’achève sans que Jenny n’aie ouvert la bouche.

 
 
II
 
 

Ce matin il fait plus froid que d’habitude dans les couloirs du lycée, panne de chaudière. Je ne m’attarde pas aujourd’hui, mais, alors que ma pensée était voletante, je me heurte à quelqu’un…

-Pardon monsieur ! Que j’entends ? Je relève la tête, c’est Jenny.

-         C’est moi ! Que je lance ! Excuse-moi de mon inattention.

-         Je vois poindre un léger sourire sur son vis si pâle et désolé.

C’est l’interclasse ; j’allais rejoindre la salle des profs comme d’accoutumer mais là j'en n’ai pas envie. Jenny est seule et puis elle m’intrigue.

-         Tu ne sembles pas en grande forme ? Que je lui demande ?

-         Vous savez monsieur, qu’elle répond sans apparat, je n’aime pas l’école !

Je suis désarçonné et comme un automate je reprends bêtement :

-         Et pourquoi ?

-         L’école elle ne m’apprend rien qui ne me fasse pas m’ennuyer…

Là je reste coi en pensant tout de même à cet aphorisme de Nietzsche :  « -J’ai vu peu à peu sur le défaut le plus général de notre façon d’enseigner et d’éduquer. Personne n’apprend, personne n’aspire, personne n’enseigne- à supporter la solitude. »

Bon il est vrai que moi non plus je n’aimais pas et je n’aime plus trop l’école…Solitude c’est bien vrai et cet ennui croissant…

-         Mais tu es majeur ! Que je m’entends stupidement lui rétorquer ! Personne ne t’y oblige.

-         Si ! Qu’elle répond du tac au tac, ma socialisation coercitive.

-         Je suis médusé, coercitive…

-         Est-ce si étouffant à ce point la société pour toi ? Que je demande alors que je pense exactement la même chose ?

-         Pire grave, qu’elle rajoute ; c’est carrément une délité.

-         Quel vocabulaire que je pense et déjà l’esprit si indocile…

Malheureusement l’interclasse prend fin. Jenny et moi nous nous séparons et moi allons rejoindre notre « taf » respectif…

La journée s’est déroulée insipide comme à l’habituel, lente, pestilentielle d’à propos rébarbatifs autant pour moi que pour eux…Mais j’ai songé toute cette sainte journée aux traits de Jenny. A quoi sert l’école que je me pose maintenant, alors qu’on m’a toujours dit que c’était le lieu des libertés où chacun avait sa chance d’égale ligne de départ…Mais à l’arrivée ?

Je rentre chez moi, seul, après avoir vaguement discuté avec Phil un collègue de Physique qui est un peu comme moi du moins dans son assertion scolaire. Dans quelques jours les congés…Je ne me réjouis même pas… L’école que j’abhorre va me manquer…Quel paradoxe…Et pourtant je ne connais que ça !!!

 
III.
 

J’ai passé des vacances détestables…Je n’ai rien fait pas même les sacre- saintes corrections et préparations. Pourquoi maintenant sur les simples phrases d’une gamine je me pose tant de questions ! Tout va bien en fait, du boulot, pas de problèmes incommensurables professionnellement ! Pourtant voilà en peu de temps que je doute vraiment…Cet endroit que depuis ou si peu quitté depuis ma jeune enfance…

On sonne ! C’est Phil qui m’avait dit la veille qu’il passerait me prendre pour aller au lycée. Il a un peu d’avance alors on cause et je lui mets mes questionnements intempestifs sur le tapi.

-         T’inquiète pas ! Qu’il dit me gouaille ! Tu sais moi aussi l’école j’ai jamais aimé et j’ai travaillé en usine avant, tu le sais…Maintenant c’est une revanche en quelque sorte !

Une revanche oui, mais peut-on transmettre des savoirs par revanche ? J’ai du mal à transmettre moi, surtout avec les programmes…Comme le disait Nietzsche en substance, je me méfie des systèmes, ils manquent de probité…Mon esprit à nouveau s’échappe et là je pense à Jenny, la soumise de dix-neuf ans…Je ne la comprends pas…

-Allez zou ! Lance Phil, faut bouger.

Je lave rapidement les tasses et jette sur mon bras ma gabardine ; il fait plus doux aujourd’hui, et je le suis…

La salle des profs est comme à chaque rentrée comble de papotages divers qui fusent ça et là, professionnels ou non. Moi j’ai pas trop la forme pour discuter ; Alors je prends un café au distributeur et m’assieds à l’écart, beaucoup de bruit pour rien. Je ne suis pas trop relations humaines en fait, mais pas misanthrope non plus…Personne ne prête garde à moi, comme d’habitude…

Sonnerie ! Faut rejoindre sa salle. Automatisme, j’ai rejoins mon bureau, Jenny est juste en face de moi. Les autres élèves finissent d’arriver en chahutant un peu…

-         M’sieur me demande doucement Jenny ?

-         -Oui  que je lui réponds tout aussi posément ?

-         Demain je ne viens plus…Vous m’avez convaincu, ; je ne resterai pas là où je ne veux pas être…Là où finalement la déréliction m’afflige..

Je ne sais pas quoi lui répondre, surtout au terme déréliction …

J’ai fini par souffler :

-On en reparlera après le cours ?

Elle me sourit joyeuse…
 
IV.
 

J’ai entraîné Jenny avec moi, quitté le Lycée alors que je devais donner cours et elle en suivre un. Elle n’a pas refusé et nounous sommes éclipsés sans bruit à travers les rues de la ville jusqu’à un petit bistrot où nous rentrons. Nous choisissons une place un peu à l’écart et sombre. Une musique enveloppe la pièce, c’est Roxane, de Police, groupe que j’affectionne particulièrement. Jenny s’installe après s’être défaite d’une espèce de paletot trop grand pour elle et s’assied, tandis que moi je me débarrasse de ma gabardine. Nous commandons deux grands cafés; le silence ne pèse pas longtemps.

-         Alors comme ça tu nous quittes Jenny ? Que je commence !

-         Oui ! Qu’elle répond les yeux soudain pétillants ? C’est décidé vous m’avez, me répète-t-elle, convaincu… Et de plus, qu’elle rajoute, je perds mon temps dans cet endroit étouffant et blafard.

Toutes ces questions je me les étais posées depuis le début des congés et je m’entends lui sortir :

-         Tu as bien raison…

Un espace de soupir s’intercale et elle reprend

-         Vous devriez faire la même chose m’sieur…L’école c’est pas un endroit sain ; Ni pour vous ni pour moi : infantilisation !

-         Mais tu sais ! Que je rétorque, je ne sais rien faire d’autre…

Elle se met à rire doucement…

-         C’est ce que vous pensez ! Vous ne l’avez jamais quitté comme une mère avec laquelle on ne peut couper le cordon ombilical. Et pourtant, qu’elle rajoute, vous ne l’aimez pas, ça se sent.

Je réfléchis quelques instants et je dois avouer qu’elle n’a pas entièrement tort…Je n’ai de ma vie qu’été à l’école ; subit l’école et l’a fait subir aux autres. Pourtant il faut l’avouer mes scrupules sont encore incommensurables et me font hésiter même-si j’y avais déjà songé ; mais comme disait Nietzsche, « A quoi servent donc ces églises, si elles ne sont pas les tombes et le tombeau de Dieu ? .

-         L’école c’est la liberté que je reprends stupidement comme une leçon bien apprise.

-         Oui qu’elle répond Jenny en avalant quelques gorgées du breuvage noir, la liberté du mausolée.

Je ne sais que lui répondre car je sais pertinemment qu’elle a bien raison, l’école est une institution de refoulement du moi face au monde qui n ‘existe que parce que nous le concevons comme tel ; alors que cette vielle dame n’existe que parce qu’elle abolit notre moi-étant absolu au profit du système dont je me méfie Parce que tout système, disait Nietzsche « manque de probité. » ( C’est à croire que j’enseigne la philo plus que les Lettres loll…. Elle a raison cette foutue gamine, je me suis laissé bouffé par l’école et j’y crois encore…

Jenny me regarde de ses beaux yeux verts et me sourit à nouveau, ; elle sait qu ‘elle a touché un point sensible et que je suis prêt à chanceler, : le doute…

 
Epilogue.
 

Le temps a œuvré (operare latin ancien terme pour « travailler » qui lui vient du latin vulgaire tripaliare qui veut dire à peu près « torturer », terme qui serait peut-être plus approprié ici lolll.) Et à la fin de l’examen tombe…Je ramasse les copies, les dernières… Du temps s’est écoulé depuis ma rencontre avec Jenny…J’ai été en congé pour une légère dépression de luttes de controverses et culpabilisants internes : «  Que fais-je à l’école moi qui l’exècre ? »

J’ai consulté et le psy. M’a libéré de cet attachement embryonnaire…Travail de sape qu’avait commencé Jenny.

Elle ? Elle est partie…Non sans m’avoir envoyé ce petit mot : « Courage ! Fuyez comme moi…Tendrement, Jenny. »

Pour tous ceux qui n’aiment pas l’école cultivez votre savoir, ne le perdez pas de vue même si l’école en est l’initiateur mais sachez prendre patience dans un lieu vétuste qui n’est qu’une vieille dame souffreteuse et incapable de se dire : «  aujourd’hui je vais me faire belle ! »

Pour tous ceux qui n’aiment pas l’école…Moi j’en suis aussi…Et ce n’est pas facile ni de l’avouer ni de se l’avouer… » J’ai vu clair peu à peu sur le défaut le plus général de notre façon d’enseigner, d’éduquer. Personne n’apprend, personne n’aspire, personne n’enseigne à supporter la solitude. »( Nietzsche, Fragments et aphorismes, A, n° 443.

 
 
par cafre publié dans : cafre
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