L’EpitapheComme toutes les Toussaints je me rends au cimetière pour fleurir, chrysanthèmes obligent, la tombe de mon ami Marcus, décédé l’année dernière dans un accident de la route… Quelle guigne cette finitude ! Je marchais à pas pesants dans l’allée centrale qui conduisait à sa dernière demeure, j’aime pas cette expression mais j’en ai pas d’autres, avec mon pot de ces fleurs mortellement ornementales. J’arrive pratiquement au niveau du cénotaphe lorsque mon regard s’arrêta sur une stèle sur laquelle était marquée en grand caractère cette épitaphe : « Vous qui passez, ne priez pas pour lui, ni même ne le regrettez pas, il n’en valait pas la peine, ancien chauffeur de corbillard, à présent pilote décès, qu’Edgar Subsolé ne repose pas en paix. »
- Il faut que tu viennes immédiatement ! Criait presque Georges à l’autre bout du combiné ; y-a un corps à mettre en bière rue du général Hartemann !
- Tu sais l’heure qu’il est ? Que je lui demande encore à moitié somnolent ? -J’sais trois heures du mat. Mais j’ai personne d’autre sous la main ! Allez magne… La conversation fut coupée ; Georges avait raccroché, ne me laissant pas le choix.
- - P’tain que j’pense ! Foutu boulot de croque-mort ! Enfin c’est du boulot ! Mais là il exagère…J’suis même pas d’astreinte !
Bon gré mal gré, maugréant, je m’extirpe de mon lit encore bien chaud de mon corps il y a peu détendu d’un sommeil si précieux…Engourdi encore j’enfile mes fringues avec peine, tout en avalant un express. Faudrait que je me rase ! Tant pis ! Pas le temps !
Bon ça va que je me pense en regardant le miroir, j’suis approximativement présentable… Je prends les clés de la voiture, dévale l’escalier qui ne manque pas de grincer et file dans la rue voisine où est garé mon véhicule automobile ( jolie ? Non ?).
En cinq minutes je suis sur place ; à cette heure pas grand monde sur la route…. Le corbillard est là. J’aperçois de la lumière au deuxième e ; je sonne au pif et la porte miraculeusement s’ouvre. Là je gravis les hauts degrés et me retrouve devant une porte entre baillée…Quel silence de mort si je puis dire…. Précautionneusement je rentre à pas de loup ; j’entends des voix étouffées et celle de Georges qui lui n’étouffe pas ses mots. Je me porte dans une vaste pièce d’où proviennent les voix. Enfin j’aperçois Georges en compagnie d’une femme et d’un homme ; ils m’ont entendu…
- Enchanté et sincères condoléances que je dis componctieux
- -Ne vous donnez pas tant de mal ! Me réplique la femme, c’était un vrai con.
Je suis quelque peu stupéfié mais je ne pipe pas. Leurs traits sont quand même tirés la fatigue ; ils ont dû attendre un bout de temps avant que le vieux calanche…
- Bon qu’il dit c’est comme d’hab. ! Un vieux, pas lourd, on le met dans le cercueil, on l’embarque ; tu prends le fourgon et moi ta caisse que je ramène chez toi.
- Mais ? Je demande, pourquoi moi ?
- -Moi j’ai un peu bu, j’voudrais pas me faire serrer.
- Ok ! Je dis et je le conduis où ?
- Comme d’hab. ! Reprend Georges à la morgue.
- C’est encore ouvert à cette heure ?
- Tiens ! Qu’il me répond en me jetant les clés !
La mise en bière se déroule sans problème. Le médecin qui était venu entre temps a délivré le certificat de décès…On peut-y aller…
Je roule à tombeau ouvert, facile le jeu de mots, la route y-a pas âme qui vive, encore simpliste la phrase…
Et mince voilà un des feux tricolores qui passe au rouge ; j’vais devoir me les payer tous… Je patiente bon gré mal gré, quand un bruit à l’arrière me sort de mon demi-sommeil qui me prenait à nouveau. Au début je n’y prête pas attention ; mais le bruit se réitère, plus intense. Je me retourne : ça vient du cercueil…
Là je panique et ça me réveille complètement et apparemment celui qui est dans la boîte aussi. Le couvercle s’entre ouvre, horreur ! Je vois une main celle du macchabée. P’tain que je me pense c’est quoi ce délire ? J’hallucine, je dors, c’est pas possible…
Et ben on c’est pas onirique ce truc, c’est bien le défunt qui nous ressuscite d’entre les trépassés : palingénésie…Et pour moi létalité…Je reste quelques instants bouche bée…
- Qu’est ce que je fais là ? Demande une voix d’outre-tombe ?
- Mais vous êtes mort que je réponds stupidement.
Le vieux, lui, c’est mis sur son séant, il a le teint cireux mais il est bien vivant ! Et merde que je me reprends intérieurement en paniquant de plus en plus.
Bon assez, cool, faut que je réfléchisse vite fait, le feu va changer de couleur.
Si je l’emmène à l’hosto ça va prendre un max. de temps et puis la famille avait l’air si contente…
Le feu c’est verdi, je redémarre et bifurque alors route de Bâle et sans réfléchir je vais m’engager sur l’autoroute à vive allure…Personne une chance.
Bon que je me dis, la première aire d’arrêt je stoppe et on avisera…
Une idée noire me traverse l’esprit…Une petite idée comme ça qui jaillit parfois comme une petite flammèche, une idée bestiale : et si je le tuais ? Pas de problèmes et tout le monde est satisfait ; De toute manière il est « mort »…Et puis j’ai jamais tué quelqu’un, se serait une nouvelle et peut-être délicieuse expérience…Je secoue la tête…T’es complètement ouf! que je me dis…Mais de plus en plus l’idée s’immisce en moi…
Une aire d’arrêt s’annonce, je déboîte, me range, coupe le contact, sort du véhicule et ouvre les portes arrières. Le vieux s’est relevé…Sans comprendre, je le saisis par le cou et je serre…Je serre…Le vieux, il ne réagit pas… Il s’éteint peu à peu.
Voilà c’est terminé ; plus un souffle ; là il est raide…Je n’ai même pas senti, je ne resssens rien, pas de tristesse, pas de joie…Tout c’est déroulé avec une facilité déconcertante…
Je remonte dans le véhicule et emballe le moteur. A la première sortie que je détecte je déboîte ; encore un regard à l’arrière…Merde !!!! Un camion…Trop vite…Le pied écrasé sur le frein…Trop tard…Rien à faire…
Je m’approche plus près de la pierre tombale : « Ici repose en paix Edgar Subsolé. » Une petite stèle en bas sur la tombe, à droite : « A notre regretté collègue »…Mais ce que j’ai lu auparavant ??? Je devais probablement être trop à distance… Je reprends l’allée centrale et arrive devant la tombe de mon ami…
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