La mort en courant d’air.Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour cette interruption momentanée de notre programme, mais un fax parvenu à l’instant dans les bureaux de notre rédaction nous apprend la mort du chanteur Phil Coldine dans un accident d’avion…
Edouard Philikat, assis dans un fauteuil en lézard, en période de mue, se crispa. Sa gorge s’assécha, ses jambes s’alourdirent, des gouttes de sueur perlèrent à son front et une sensation d’étouffement l’envahit.
La fenêtre, il devait atteindre la fenêtre ; l’ouvrir, l’ouvrir grande, évacuer l’air impure, respirer à plein poumon, retrouver ses sens. Jamais auparavant, même quand sa mère s ‘était suicidée à l’aide d’un rasoir électrique à têtes pivotantes, il n’avait éprouvé un tel malaise. Mais il se cachait là, sous le fauteuil, le malaise, prêt à bondir à la moindre inattention.
Des spots aux éclats bleuités, suspendus verticalement à l’opposé du bar, donnaient aux bouteilles entreposées sur des étagères en bois de Barkla, un éclat inhabituel de tentation. Le premier essai qu’entreprit Edouard pour se stabiliser sur ses jambes fut un échec cuisant. Il retomba durement sur le lézard qui n’apprécia guère. Edouard ne renonça pas. D’une poussée verticale accompagnée d’un balancement horizontal du corps, il se propulsa avec force vers la fenêtre. L’un des rideaux qui n’avait pas été taillé à l’automne, lui servit de point d’appui. Il s’y agrippa. En libérant une de ses mains, il actionna le système d’ouverture qui dé verrouilla la fenêtre et l’air purifié par un ventilateur à combustion interne, s’engouffra tempétueusement d&ans le salon, bousculant sur son passage des bibelots entreposés ça et là. Edouard anhéla mais la fraîcheur du souffle le soulagea. Son esprit de stabilisa sur fréquence audible, la télévision se ranima. Il s’empressa de l’éteindre en l’aspergeant de jus de jamalac contenu dans calebasse fixée à cet effet au flan du poste.
Dans la cuisine où s’affairait sa femme Marie, un tango argentin s’émoustillait sur fond de récurage. Edouard prit sa tête entre ses mains, la secoua énergiquement, tout rentra dans l’ordre. Petite, la poitrine évincée par un corsage à double tranchant et le visage balafré par un sourire pontifical, Marie parue dans l’entrebâillement de la porte. Restés seuls, le tango et les casseroles se turent.
- Phil est mort, lança Edouard.
Marie ne souffla pas un mot, le verre de jaspe qu’elle tenait entre ses doigts glissa perfidement sur le parquet et se brisa en mille éclats. Ses joues halées par le soleil méditerranéen, se sillonnèrent de larmes moutonneuses. Un faible sanglot s’extirpa laborieusement de l’ouverture étriquée qui se formait entre ses lèvres. Edouard l’entoura de ses bras, le bloomer qu’il portait s’inonda de gouttes lacrymales. Le téléphone se mit en branle. Marie se glissa comme un serpent de l’étreinte d’Edouard, décrocha la partie supérieure qu’elle colla à son oreille.
- C’est Alvès, dit Marie en tendant le combiné à Edouard.
Alvès, manager corrompu à l’allure mitoyenne falsifiée, drainait dans son sillage une horde de spéculateurs tout aussi corrosif que lui. Adepte notoire de la paradoxalité visqueuse, il s’attribuait des titres honorifiques savamment édulcorés. Investisseur acharné, il tirait les ficelles empoissées d’une majorité de chanteurs à la mode. Phil figurait à son tableau de chasse. Edouard et lui, bien qu’Alvès considérait leur relation incompatible avec le travail, étaient devenus de très bons amis.
Alvès fut bref au téléphone. Edouard devait se trouver le soir même à Londres pour une répétition, son contrat l’y contraignait. Edouard voulu protester, mais Alvarès raccrocha. Marie qui comprit, fit la valise qui se tenait prête pour le départ. Défait, Edouard baisa le front de sa femme, et disparut derrière la porte en cyclotron.
L’aéroport, quoi qu’ayant pris la précaution de changer d’endroit de villégiature, était bondé comme tous les samedis. Aux multiples passerelles d’accès à la piste d’envol, se bousculaient des estivants rémunérés à dix euros de l’heure. Edouard se fraya un passage en se servant de sa valise comme d’une chasse pierre, défonçant immanquablement les faciès avoisinants. Et se portant tel un exocet, il franchit le sas d’entrée qui se referma instantanément sur lui, en écrabouillant au passage les doigts resquilleurs qui tentaient de le retenir. Edouard s’assit aux côtés d’une blonde dont les seins comprimés dans un bustier en cachemire synthétique, se balançaient à chacun de ses gloussements. Les recommandations d’usages effectuées, l’avion s’arracha fébrilement de la piste. Il était surchargé. Pour gagner de la vitesse, des troisièmes classes furent éjectées hors de l’appareil.
Alvès, un verre de djinn paprika à la main savourait sa nouvelle victoire. Affublé d’un smoking Victoria, il déambulait parmi ses invités. Des poignés de mains fusaient de toute part. On l’embrassait, on le congratulait.
- C’est bien de vous ce genre d’idée ! Lui dit une séduisante indonésienne aux mollets bien galbés.
Alvès le remercie, prit ses coordonnées pour les jours de lassitudes, puis se dirige promptement vers l’estrade dont il gravit les marches pour se placer face à un micro nacré. Les applaudissements fusent comme un envol d’étourneaux. Alvès leva les bras comme pour une procession ; le crépitement des mains cessa. Un écran géant s’illumina dans un « Oh ! » général…
-… Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour cette interruption momentanée de votre programme, mais un fax parvenu à l’instant dans les bureaux de notre rédaction, nous apprend la mort du guitariste Edouard Philikat dans un accident d’avion…
L’image s’estompa, l’écran redevînt blême, Alès prit la parole :
- Voyez –vous, dit-il à l’assemblée silencieuse pour faire place aux nouveaux venus dans la grande famille du show- bise, il est nécessaire que tous ceux qui s’y trouvent déjà disparaissent… Ainsi et en accord avec les directeurs de production et les différents gouvernement concernés, il a été décrété que tout artiste ayant plus de cinq ans de carrière, soit purement et simplement éliminé. Depuis, cette mesure créée non seulement
Des légendes, mais nécessite aussi des producteurs un investissement plus important qui trouvera à long terme son résultat positif…Pour terminer, afin qu’il ne soit demandé à personne des justificatifs, l’opération entamée depuis ce matin, n’accordera aux obligés qu’un trépas subit et violent, et sera désignée sous nom de code : « mort en courant d’air. »
L’assemblée se leva et les applaudissements fusèrent de toute la salle…
Aucun commentaire pour cet article
| Novembre 2008 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | |||||||||
| 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ||||
| 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | ||||
| 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | ||||
| 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | ||||
|
||||||||||