
Des réverbères à l’opulence disgracieuse, illuminaient l’asphalte où passée l’effervescence des heures de pointes, il ne restait que les relents d’un rat hélant des motets inspirés par l’alcool ingurgité en quantités démesurées.
Sortant d’un cabaret, Hubert tempêtait en moulinant ses bras comme les ailes d’un moulin à vent. Le spectacle qu’ils venaient de voir lui et Katia Clara les avait enthousiasmé.
Un arôme de mangue savamment dosé flottait en un halo invisible pour l’œil, que seul l’odorat sensible pouvait apprécier. Hubert et Katia tournèrent à gauche puis à droite, dans une ruelle parallèle à celle de gauche. L’affluence les quittait. Par soucis d’économie, la municipalité n’avait pas jugé nécessaire d’équiper les quartiers pauvres de souffleurs d’exhalaisons.
Des rires gras rebondirent sur le pavé comme des balles molles. Troublés ils s’arrêtèrent.
Une heure auparavant, cinq quidams s’étaient retrouvés à l ‘endroit spécifiquement installé par les autorités pour le jeu. Comme chaque semaine, se réunissaient là cinq habitants du quartier tirés au sort. Au terme d’une partie effrénée de deux heures, le perdant, contraint, se portait volontaire pour alimenter les faits divers du journal local.
Les deux homosexuels arrivèrent les premiers ; et prirent place l’un à côté de l’autre. Le premier, grand, à la stature d’apollon, tenait par la main le second plus petit mais râblé. Arrivèrent ensuite, le chômeur, reconnaissable à l’étiquette en forme de C cousue au dos de sa veste, et le marin suisse qui, à la suite de la collision de sa péniche avec un semi- remorque au passage à niveau de Cartéroise, s’était sédentarisé dans le quartier. Enfin, au bras de deux agents de la brigade des nurses, arriva la prostituée. Après une brève discussion, les deux représentants de l’ordre consentirent à relâcher leur prisonnière. Déçus, ils rebroussèrent chemin en faisant des entrechats miaulant. La partie commença. Les premiers points furent rapidement gagnés par les quatre hommes. La prostituée occupait une position délicate. Le léger écart de points qui la séparait du marin suisse lui permettait de conserver espoir. Il serait trop stupide que, pour la seule fois de sa vie où elle n’enfreignait pas la loi, elle se trouvât acculée au sacrifice suprême. Pourquoi avait-elle dit à ces deux flics qu’elle devait participer au jeu ? Passer la nuit au poste, elle le pratiquait régulièrement. Mais la puanteur des cancrelats écrasés, l’haleine des ivrognes et les avances du distributeur à café qui placé tout contre la cellule, ne se gênait pas pour la peloter, ce soir elle ne le supporterait pas. Et tout compte fait, mourir remédierait à tous ses maux. Maintenant elle s’en repentait amèrement. Arrêtée, la partie aurait dû se dérouler sans elle ! Mais tout participant au jeu que la police appréhendait pour motif fait- diversielle, était dispensé de participation. Pour elle, prostituée notoire, la chose s’avérait facile. Hormis le suisse, lui aussi en mauvaise posture, les autres ne se gênaient pas pour la vilipender. Voilà où en étaient les choses lorsqu’Hubert et Katia apparurent.
Hubert comprit rapidement ce dont Katia et lui étaient témoins. Sa position sociale lui permettait d’éluder ce genre d’astreinte ; car quoi qu’il ne fût pas dispensé du jeu, lui permettait de s’offrir les services d’un remplaçant. Ainsi vivait-il en toute quiétude sans se demander chaque semaine si ce n’était pas la dernière.
Pas à l’abri d’une agression perpétrée par un perdant hebdomadaire, il demeurait malgré tout serein. Rien ne pouvait le dissocier de la masse dans laquelle il se fondait régulièrement. Ce soir là pourtant il ne s’en était pas préoccupé. Il savait proche l’emplacement du jeu, mais pas à ce point. Capricieuse, Katia roulait des hanches comme une planche de surf sur les vagues, en distribuant à tous vents des clins d’œil provocateurs.
Hubert, passionné de jeux, entraîna Katia rébarbative vers le petit groupe. Seule la prostituée les repéra ; et plus particulièrement Hubert. Mais comme il était en compagnie, elle n’insista pas. Hubert n’osa pas demander où en était la partie. Il s’aperçut bien vite, à l’expression du visage de la pute qu’elle occupait la dernière place.
L’un des deux homosexuel exigea une pose : il devait soulager une besoin pressant qu’il fit sur une vieille dame outrée qui promenait son chien. Chien d’ailleurs qui en fit autant sur le bas de pantalon de l’homo.
- Qu’est-ce qui vous amène ? Questionna la pute tout en se repoudrant.
- Ben… Nous sommes égarés, roucoula Katia toujours à l’affût du sexe masculin. Le chômeur pas moche la regardait.
- - Je regrette mademoiselle de n’être pas en dernière position dit le chômeur pas indifférent sinon je vous aurais volontiers violé. Il s’esclaffa.
- - Il est charmant ! Ne trouvez-vous pas ? Elle leva ses yeux amandes vers Hubert qui répondit évasivement.
Dans cinq minutes officiellement le sort en serait jeté. Mais d’un commun accord, ils achevèrent la partie, la prostituée ne pouvant plus remonter son handicap.
A présent Katia et Hubert étaient assis ; pas l’un à côté de l’autre. Hubert près de la pute et Katia avec le marin qui lui tenait la taille en la tripotant de partout, ce qui ne lui déplaisait pas. La prostituée pleurait à gros et lourds sanglots. Elle ne voulait pas mourir, ni finir ses jours derrière les barreaux. Se faire violer ? Pour une pute, trop banal. Rien de sensationnel. Hubert se leva, prit Katia par la main. Elle, Imbibée à présent d’alcool, ne fit aucune résistance. Il s s’éloignèrent du groupe.
- Evidemment pauvre cloche ! Répondit-elle avec dédain. Lui au moins ça doit être une affaire…
- Bon ! Alors rends –moi un petit service rajouta Hubert.
Hubert avait perdu toute pudeur, et considérait sa compagne avec dégoût. Il lui glissa quelques billets dans la main en lui proposant de remplacer la prostituée. De se faire violer par le chômeur, par les autres si cela la chantait et porter plainte ensuite. Katia accepta. Elle froissa les billets, les fourra dans sa poche et rejoignit le chômeur en criant :
- Salut le coincé ! A la prochaine !
Hubert retrouva la prostituée, lui prit la main et l’entraîna :
- Ne t’inquiète pas ! Tout est arrangé !
Ils refirent en sens inverse le chemin que Katia et lui avaient emprunté auparavant. Hubert conduisit sa nouvelle compagne jusqu’à son appartement, où ils firent l’amour toute la nuit.
Attablé devant un bol de café chaud, Hubert s’empressa de déplier le journal ; car d’ici une heure, les caractères s’effaceraient et le papier reblanchi pourrait être réutilisé pour la prochaine parution du lendemain.
Il ouvrit la page aux faits divers qui composait la majeure partie du bottin. La prostituée venait de se lever. Les pointes des seins durcies par la fraîcheur matinale, effleurant les joues râpeuses d’Hubert qui ne put s’empêcher de les lutiner. Sa gourmandise assouvie, il revînt à son journal.
- Voyons comment Katia s’en est tirée ! Lança-t-il puis à haute voix :
- « Alors que deux individus entreprenaient de violer une jeune femme, le pan du mir sous lequel ils se trouvaient à proximité s’es effondré. Deux hommes et une vieille dame qui se trouvait alentours ont également été écrasé par l’affaissement. L’enquête se poursuit.
- - La pauvre, murmura la prostitué.
- Hubert la saisit par les épaules…- Elle l’a bien cherché ! Allons nous marier rajouta-t-il simplement. Joyeusement enlacés, ils sortirent de l’appart. , s’engouffrèrent dans l’ascenseur qui se décrocha et s’écrasa vingt cinq étages plus bas. Un perdant anonyme de la veille en avait trafiqué le système électrique…
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