
Le carnaval, je déteste ça, parce que les gens s’imaginent que c’est le seul jour où l’on se déguise alors qu’en réalité c’est bien la seule fois où ils n’ont pas de masque. Mes réticences ne comptaient guère cependant ce soir là, car je devais en tant que frère (sinon mes parents ne me l’auraient pas pardonné) de Thimèrcie, participer au bal masqué qu’elle offrait pour ses dix-huit printemps. Et, dix-huit ans c’est important dans la tête d’une jeune fille. J’aurais souhaité qu Vierleux, malgré son penchant pour la bouteille, vienne ce soir, mais on ne peut que rarement compter sur lui, du moins pour être dans les taquets horaires. Aussi, je me retrouverai donc seul parmi une cohorte de jeunes gens entrains aux amusements de leur âge.
Pour l’instant je me trouve devant la glace de la salle d’eau, tentant de parachever mon maquillage. Tout d’abord je pensais me travestir en Pierrot, Joachil, un ami, m’en a dissuadé en invoquant la banalité de mon idée. Sur ses conseils judicieux j’ai opté alors pour une métamorphose en faciès de porc. Ce qui me donne le plus de mal, pour l’instant, c’est la fixation du groin…Voilà il tient… Finalement je ne me trouve pas trop mal quoi que… je préfère ma vraie face…
Les premiers invités arrivent en flot continu. Ce sont des sonneries, de grosses rigolades et de longues embrassades. Personne ne se reconnaît et pourtant tout le monde s’accoquine. Dans un coin, je me sers un verre de chianti dont j’ai dissimulé la bouteille dans une plante verte. Je veux bien souscrire à l’entrée de ma petite sœur dans le monde des adultes, mais je me refuse à ingurgiter des limonades et des jus de fruits.
- Ca à l’air bon ce que tu bois ! C’st quoi ?
- - Un jus de raisin ma belle, t’en trouveras au bar…
- - Mais le votre a l’air meilleur, réplique-t-elle en en me vouvoyant et en se trémoussant.
- Pour parer à ses avances je me précipite vers Thimèrcie qui vient d’apparaître en haut de l’escalier d’accès au premier. Je croise un groupe de jeunes gens revêches qui tous vêtus d’un même uniforme de « La guerre des étoiles », se disputent la primeur de l’idée. Je gravis les marches, bousculant ça et là des convives qui ne brochent pas. J’arrive auprès de Thimèrcie qui pouffe de rire.
- - Ca va, je dis, tu m’y reprendras d’accepter ce genre de partie.
Affectueusement elle me prend la tête entre ses mains effilées et m’embrasse gloutonnement. Elle s’éclipse en poussant de petits gloussements comme la grosse dinde d’avant.
En bas on commence à danser. J’invite une ravissante reine de sabbat à faire quelques tours de piste avec moi. Des couples enlacés se bécotent dans les retranchements tamisés de la maison, tandis que les autres se déhanchent frénétiquement au centre de la pièce évidée, sur des rythmes endiablés de twist et de jerk. Moi je n’aime pas trop danser, mais ça passe le temps (d’ailleurs je ne peux être ridicule, personne ne peut me reconnaître sous mon masque.) De jus de fruits et de limonade, je m’aperçois qu’en fait c’est du bourbon et de la vodka qui se balade de mains en mains. Heureusement que les parents sont en vacances à des centaines de kilomètres d’ici ! J’aurais l’air fin, moi à qui mon père a confié la responsabilité… Si il contemplait le tableau… De toute façon moi ça m’est égal, l’essentiel est qu’ils ne salopent pas la moquette. Je délaisse ma cavalière qui se coltine un tarzan maigrichon, et je monte à ma chambre. J’ouvre la porte ; sur mon lit un schtroumpf et une blanche neige débraillée s’ébattent. Je referme la porte, je ne veux pas jouer au gendarme. Je redescends au premier, peu dansent encore. J’ai envie de prendre l’air, depuis une heure, ils se sont mis au joint et la fumée, ce n’ai pas bon pour ma forme. Je m’apprête à empoigner le bouton de la porte quand celle-ci s’ouvre brutalement. J’ai juste le temps de me reculer. Joachil avec son éternel caban et écharpe, est planté dans l’encadrure de la porte, accompagné par Frisoline une amie.
- Salut dit Joachil en chassant des mains l’air enfumé qui lui fouette le visage. Ben dit donc, c’est une fumerie d’opium ici !
- M’en parle pas ! Que je dis à mon tour.
Frisoline et lui se débarrassent de leurs vêtements et je les entraîne vers la cuisine
- Là-bas on sera tranquille, je leur montre la clé.
Nous arrivons à la cuisine. Entre temps j’ai dû refouler la grosse dinde d’avant qui vous absolument nous accompagner. Je ferme la porte, nous nous installons.
- Bonne idée pour ton masque non ? Dit Joachil.
- Oui pas mal ! Mais moi tu sais ce genre de truc…
- Je sais mon pauvre vieux. C’est pour ça que Frisoline et moi on est venu te tenir un petit peu compagnie.
- Et Vierleux ? Je demande. Il est où ce lâcheur ?
- Au bistrot pardi !
Quelqu’un vient de frapper à la porte. Je demande qui c’est et la voix de Thimèrcie me répond. J’ouvre et elle se jette dans les bras de Joachil, l’ensevelissant sous une tonne de baisers.
- Du calme toute belle ! Dit Joachil en la repoussant légèrement ; gardes-en pour plus tard.
- Plutôt dépravé ta soirée ma chérie ! Je lui dis.
- Il faut nous comprendre, à la maison c’est restriction voire interdiction…
- T’inquiète pas toute belle que reprends Joachil, on dira rien promis !
- A minuit on enlève les masques, vous viendrez n’est-ce pas ?
- Ok ! On répond tous les trois
Minuit moins dix, Joachil, Frisoline et moi on s’entretient depuis une heure sur le meilleur moyen d’inscrire des points au billard. C’est bien dommage que Vierleux ne sois pas là, parce que lui c’est bien le meilleur ! Enfin ! Thimèrcie est revenu pour nous chercher et nous on n’avait pas oublié. Engourdi nous nous levons et la suivons. Il ne reste guère de valide. La plupart sont affalés à même la moquette ! C’est dire !
- J’espère au moins qu’ils n’ont rien salopé, je dis.
- Thimèrcie ne m’écoute pas ou du moins elle feint de ne rien entendre. La pendule comtoise frappe le premier coup de minuit. A la hâte les survivants réveillent les autres qui à tâtons se relèvent. Voilà les douze coups sont tapés. Thimèrcie la première retire son masque, puis chacun accompli le même geste. Frisoline, Joachim et moi on a un mouvement de recul. Si c’est une farce, elle n’est pas drôle. En retirant leurs masques on découvre stupéfié que tout le monde a un faciès de porc ; sauf moi, qui sous mon masque de cochon, ai mon vrai visage…Les apparences sont souvent trompeuse et à tout âge…
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