Le calcul
I
La chambre 412 tout aussi bizarre que cela puisse paraître, ne se situait pas entre les chambres 411 et 413, mais au trente deuxième étage de l’hôpital qui d’ailleurs n’en était pas un, puisque des bureaux en occupaient les trente et un autres. Cependant
A l’entrée du bâtiment, un écriteau en stuc indiquait
Qu’au trente deuxième étage se trouvait la chambre 412 de l’hôpital.
Vierleux commodément calé sur son lit, s’amusait à recenser les puces qui insouciantes gambadaient sur le chien Marrot.
- T’en a encore prise une, grommela Vierleux. Hier t’en avais deux cents et aujourd’hui deux cent une.
- C’est pas ma faute répondit Marrot qui pour la première fois s’exprimait ; chaque fois que je descends au trente et unième
- Pour te chercher un café au distributeur de la société Implux, je rencontre la chienne du sous directeur qui ne cesse pas de me relancer. Comme elle est loin d’être laide, je ne la repousse pas.
- - Au moins répondit Vierleux, tu pourrais lui dire qu’elle songe…Les portes de l’ascenseur s’entrouvrirent dans un carillonnement en 5ème augmenté, donnant à l’atmosphère aseptisé un empyreume jazzy.
- Bonjour cher malade, fit l’homme qui s’introduisit dans la chambre
- Bonjour, rétorqua Vierleux avec mauvaise humeur.
- Comme je me trouvais dans le coin, je suis monté voir comment vous vous portiez.
Parvenu au pied du lit, il tendit une main dont l’imparidigité frappa Vierleux qui n’offrit la sienne qu’après une longue hésitation. La moiteur de l’organe qui se glissa dans le sien produit sur son visage une crispation répulsive. Il s’empressa de se défaire de l’étreinte.
- Alors docteur, s'enquérit Vierleux, depuis la semaine dernière quoi de neuf ?
Le médecin se gratta consciencieusement le menton.
- Depuis le dernier traitement pas d’amélioration probante. Il déposa son porte document au pied du lit. Je pense qu’il va falloir opérer.
- Ca va pas ! Hurla Vierleux. Le chien prit peur et se réfugia sous le lit. D’abord vous me faites poirotter une semaine et ensuite vous m’annoncez tranquillement qu’il faut opérer.
Le médecin recula d’un pas et se heurta à la table de chevet. Il saisit son porte document et tourna les talons.
- Bon, il faut que je m’en aille. On viendra vous chercher demain matin pour vous conduire au pavillon 315 à l’autre bout de la ville.
Le pavillon 315 contrairement à la chambre 412, possédait trois étages dont la salle d’opération se trouvait dans un building de cinquante six étages appartenant à une multinationale. Tous les malades devant subir une intervention chirurgicale y était regroupés chaque semaine, libérant ainsi les chambres individuelles d’attentes disséminées dans la ville.
Les portes de l’ascenseur s’entrouvrirent, le médecin s’y engouffra. Il oublia de retirer ses doigts qui sectionnés par le retour des portes chutèrent mollement au sol. Marrot s’en régala, puis retourna à sa lecture de Spinoza…
Derechef les portes de l’ascenseur se séparèrent l’une de l’autre.
6 Salut, lançai-je guilleret à Vierleux qui m’accorda son premier sourire de la semaine.
- Salut ! Répondit-il.
- Comment va notre mourant ?
Vierlmeux tassa les coussins puis se radossa contre les barreaux métalliques du lit. Il extirpa un tire jus de son pyjama et souffla si fort dedans que Marrot à nouveau effrayé se retrouva sous le lit.
- 9a fait une semaine que je suis là et demain ils veulent m’opérer, dit-il en regimbant.
- Je lui tendis une boîte de cigares que j’avais acheté avant de monter le voir, dans une galerie marchande à l’entrée. L’effet de mon geste fut immédiat ; Vierleux cessa de bougonner. Hâtivement il défit l’emballage et porta un cigare à ses lèvres.
- T’as du feu ?
- Tu crois que…
- T’occupe pas et passe-moi du feu.
Je m’exécutai en prenant soin cependant d’inciser la vitre d’un vasistas pour que la fumée s’évacue aisément. Vierleux tira savoureusement sur le trabucos. Une vapeur bleuité s’éleva lentement au plafond blanc, et se dissipa instantanément au contact du staff.
-Cà fait du bien, soupira béatement Vierleux.
- Le chien toussotait, il ne supportait pas la fumée. Je lui proposais de venir faire un tour avec moi. Il accepta en me confiant qu’il avait une entrée au trente eu unième. Vierleux comblé ne prêta pas attention à notre départ.
II.
-Bonjour, me dit un homme en complet jaune citron.
Il s’avança vers moi en me tendant une main en fibre de verre. Démile Berleveux, sous directeur de l’Implux société : contamination en tout genre des organes sensibles…
Je le saluai comme ma maman me l’enseignait jadis, en jetant un regard attentif alentours.
Un long couloir s’enfonçait dangereusement entre deux murs hâves, incrustés de multiples portes aux couleurs différentes qui à chacun de nos pas s’entrebâillaient en tenant sur moi des propos fallacieux. Le sous directeur, qui me précédait, me semblait pas surpris par ce phénomène. Il se contenta de me dire qu’avec l’habitude on s’y fait. Je continuais à le suivre. Soudain je me heurtai à la masse encombrante de quatre vingt dix kilos de chair. Il venait de s’arrêter.
- Je vous offre un café ?
- Avec plaisir, acisquiesai-je.
Marrot qui avait retrouvé sa pékinoise à face de doberman, se volatilisa derrière l’une des portes.
Démile Berleveux introduit dans une fente s’ouvrant gourmande sur le flanc de la machine une pièce qui dégringola impavide jusqu’au monnayeur. Un cliquetis métallique annonça l’arrivée du gobelet qui se positionna de façon à recevoir le liquide qui s’écoula lentement en petits jets vaporeux et odorants. Je pris le gobelet brûlant en savourant papilleusement l’arôme de l’expresso. Berleveux quant à lui se contenta d’une topette qu’il tira de son veston et dont il versa le contenu dans sa bouche.
- J’ai remplacé l’encre par du chéri, me dit-il à voix basse, c’est normalement interdit. Il reboucha la topette et la fourra dans sa poche intérieure.
- Curieusement les deux murs se rapprochèrent l’un de l’autre. Berleveux m’entraîna vers un sas qui s’ouvrit à notre approche.
- Ne craignez rien, toutes les heures c’est pareil.
- Comment ça ?
- Pour éviter les insectes nuisibles, répondit-il en se rapprochant les murs les écrasent. Ensuite un procédé d’aspiration évacue les restes. Ingénieux n’est-ce pas ?
- Et la machine à café, interrogeai-je ?
- Aucun problème. Elle s’éclipse dans un vaste bureau aux tentures orientales.
Au milieu s’édifiait un vaste salon en cuir de zébu reconnaissable aux cornes plantées à chaque extrémité des accoudoirs. Le bureau proprement dit, en colophane, ne orange, occupait l’arrière fond à peine visible. Les jalousies mi-closes filtraient incorruptiblement la lumière extérieure.
- Vous êtes seul ici ? Questionnais-je.
- Oui, c’est bien suffisant pour sérier les modes de contamination.
- Et cela sert à quoi ?
- A plein de chose mon ami, répondit-il en se glissant telle une anguille à l’arrière du bureau.
Il me pria de prendre place en vis à vis sur un fauteuil en forme de coquillage qui surgit du parquet. Il triffouilla dans un tiroir, d’où il extirpa trois photos qu’il me tendit d’où il extirpa trois photos qu’il me tendit. Empressé je les regardais. Elles représentaient des produits de consommation disponibles dans tous les magasins ou grandes surfaces.
- Quel rapport avec votre fonction ? M’étonnai-je.
Il reprit les clichés qu’il abandonna aux cupides appétits du tiroir. Satisfait il bailla puis se referma.
- Comment voulez-vous, dit-il tout excité, que les salariés de la médecine survivent si d’une part ils guérissent les maux de leur patient et d’autre part ils perdent par conséquent leur clientèle ?
Comme je n’apportai pas à sa question la moindre réponse, il poursuivit.
- Salarié par cette corporation pour affecter les gens de maladies les plus divers, il me faut parvenir à les contaminer. Et c’est là que les produits de consommation interviennent.
Je saisis soudain pourquoi Vierleux se trouvait à l’étage supérieur. Promptement je me redressai, Berleveux qui sentait venir le coup sortit d’un second tiroir une arme. En levant les bras, je basculai le bureau qui s’abattit sur lui d’une seule masse. Un coup de feu éclata. La balle alla mourir dans une toile de Picasso d’où un fin filet de sang s’écoula. Je me jetai sur lui et l’assommai à volée de cendrier cristal que j’avais ramassé au passage. Je sifflai le chien Marrot qui rappliqua en pestant. Je l’avais dérangé dans ses ébats amoureux.
Tous deux et surtout moi nous regagnâmes l’ascenseur qui moyennant quelques billets nous ramena en cinq sept à la chambre de Vierleux…
- C’est un calcul monstrueux ! Criai-je à Vierleux qui tirait toujours sur son cigare.
Ebaudit par ma volcanique irruption, il chuta du lit
- A ce point là ? Me demanda Vierleux perdu. J’espère qu’ils ne vont pas m’enlever le rein.
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