Samedi 13 octobre 2007

Absentum virilis

 

Vésanie, vésanie ! Indomptable tyrannie de l’âme et de l’esprit, tu me fais croire à chaque instant que mon être-là est dissemblable des autres et pourtant si semblable dans la souffrance de l’angoissante finitude…

La fameuse question :  «  La lumière reste-t-elle allumée dans un frigidaire quand la porte se referme » ? A été longuement étudiée, tournée et retournée pour finir par être qualifiée de loufoquerie. Hors tout le savoir qui émane d’une telle interrogation est identique à celui que l’on pourrait acquérir en se posant le fameux : «  Qui suis-je ? » Mais non d’un chien que c’est chiant de se rendre compte qu’on est les autres et que les autres sont nous !

Aujourd’hui je me marie, ce devrait être un jour merveilleux… Et pourtant s’il savait…

 

I.                 Premier jour.

 

Alors que je me mirais dans le miroir de la salle de bain, avant de me raser comme chaque jour que Dieu fait, qu’elle ne fut pas ma surprise quand soudainement je me rendis compte que les poils de mes délicates et sensibles joues n’étaient plus là…Bizarre que je me soliloque en mon for intérieur ! Pourtant hier au soir je les possédais, drus, râpeux, et sur les deux joues !

Je passe la paume de mes mains sur ces deux faces devenues glabres : lisse comme une peau de bébé… ! Comment se puisse ? Quelqu’un m’aurait-il joué un mauvais tour pendant la nuit ?

Mais qui mis à part mon chien ? Epilé ? Je l’aurais sans doute senti ! Enfin je me dis, derechef encore en moi, que ce peut-être un de ces phénomènes insolites dont les journaux nous font régulièrement les récits… Je n’ai guère plus le temps de l’aparté ; j’ai un boulot à terminer chez un client…

 

II.               Deuxième jour

 

Les choses ne s’arrangent guère… J’ai donc décidé de consulter. Tous les poils de mon corps, or ceux du milieux, se sont volatilisés. Il y a de quoi s’inquiéter non ? Et de plus à qui parler d’autre de ce qui n’est seulement une question mais un début de désarroi !

La salle d’attente est saturée de quidams, comme à l’accoutumée… Bon je prends place quand même, espérant que le doc. Ne s’attardera pas trop sur les pathologies souvent dérisoires et parfois même psychosomatiques. Mon attente dure bien plus d’une heure pendant laquelle cette question phénoménale de « chimérisme » se meut comme pour les péripatéticiens, dans les sinuosités de mon cerveau qui me donne tout lieu de croire qu’il est bien plus que malade… Mon tour arrive. Je me rue, si le mot n’est pas trop fort, dans le cabinet, ne laissant pas même au médecin l’opportunité de me serrer la main. Il en reste pantois et me suit un peu désorienté par mon comportement. Je ne lui laisse même pas lorsqu’il rejoint son bureau le temps d’ouvrir la bouche car je lui déballe aussi vite tout ce discours intérieur que j’avais pendant mon attente concocté dans mes pensées…

Il ne se montre pas vraiment bienveillant mais plutôt dubitatif sur mon état de santé mental… Je le vois dans son regard scrutateur…

Mais soudain comme par magie, moi qui le pensais prêt à me faire interner je l’entends prononcer ces deux mots :

-        Absentum virilis !

-        Absentum virilis ? Que je répète abasourdi.

-        Virilis, virilis qu’il répète

-        Bon peu importe que je lui lance, c’est quoi ce machin là ?

-        C’est grave ? C’est incurable ?

Son silence me pèse… Il commence à m’enflammer ; surtout qu’il croise les doigts et ses lèvres fines esquissent un léger rictus… Il ne cesse de me regarder fixement. Soudain son sourire disparaît et son visage blêmit comme s’il devait m’annoncer une bien mauvaise nouvelle. Après un long mutisme il m’annonce :

-        Ce n’est pas bien grave qu’il dit cajoleur.

Ca se voit que ce n’est pas lui qui perd sa toison, ses jarres, son attribut viril quoi !

Puis il reprend après mon hébétude :

-        c’est ce que l’on appelle communément : « changement de sexe. »

Lui il est calme quand il me l’annonce et moi j’en reste coi.

-        Mais c’est une catastrophe ! Que je dis quand je reprends enfin mes sens.

-        Moi ! Changer de sexe ? Moi un Homme ; physiquement et moralement habitué à cette condition valorisante… Les mots me manquent.

-        C’est une pathologie simple, reprend-t-il aussi serein. Rapidement vous aller constater des métamorphoses de plus en plus distinctes qui se termineront par faire de vous une femme.

Je n’ajoute rien ; le paye et sort dans la rue où la pluie commence à battre le bitume sans que cela ne m’indispose. Une femme…Moi ! Et y a-t-il un remède ? Que je me demande à l’intérieur de mon moi ? J’aime mon statut d’homme… Une bonne femme… N’importe quoi… !

 

III.             Quatrième jour

 

Les transformations se font de plus en plus fulgurantes ; poitrine, cheveux fins et soyeux, hanches élargies, voix flûtée ; et maintenant quand je me regarde dans le miroir j’ai vraiment tout sauf d’une virago… Bien au contraire… Et mignonne en plus… Je me plairais bien si j’étais encore un mec ! Même mes pensées intimes se transmuent…

 

IV        Dixième jour

 

J’ai dû changer de boulot, personne ne me reconnaissait. J’en ai retrouvé un facilement comme secrétaire ; avec mes attraits féminins ça n ‘a pas été trop ardu. J’ai également changé de prénom et entrepris les démarches nécessaires pour l’entériner.

Je me promène souvent en ville pour regarder les vitrines…Bon sang… Aujourd’hui je me suis acheté un petit ensemble mauve qui me va, je dois l’avouer, à ravir.

J’ai fait la connaissance d’autres femmes et je ne peux cependant pas dire qu’elles me fassent de l’effet ; mais lorsqu’un mec, mignon, croise mon regard et me fixe avec insistance je dois dire que j’en ai des frissons.

 

V.              Treizième jour

 

Ce matin,  au bureau, alors que j’étais avec Pélanie, une collègue avec qui je me suis liée d’amitié, j’ai flashé sur un type, grand, cheveux bruns foncés, yeux pers, intelligent et d’un humour charmant… Nous devons nous revoir.

Je ne tiens plus en place ; il m’a promis de m’emmener au cinéma. Je me promets de le capturer dans mon caret… Mais qu’est-ce que je raconte non d’un chien…Je perds la raison…

 

VI.            Soixante cinquième jour

 

Onze heures, Ruize vient d’arriver. Sa mère le conduit devant l’autel. Moi je suis seule, mes parents ne sachant pas toutes ces transformations que m’avaient coûté cette étrange maladie.

La cérémonie est quelque peu barbante ; les consentements de promesses et l’échange des alliances arrivent… Je suis émue, ça me produit une sensation très bizarre moi qui était un homme, je me retrouve à me passer la corde au cou avec un autre homme… Quel délire ; s’il savait !

Mon bien aimé, Ruize, il es d’origine espagnole, tient l’alliance entre ses doigts et veux me l’enfiler. Il essaie, tente, impossible mon annulaire a légèrement gonflé et la bague ne peut s’ajuster. Peu importe, je lui tends l’auriculaire, elle rentre.

-        Ne t’inquiète pas, je lui susurre, de temps à autres j’ai les doigts qui gonflent.

A mon tour j’exécute le même rite ; je prends l’alliance, la passe au doigt de Ruize, mon presque époux, l’alliance s’introduit avec facilité, même trop de facilité… Elle ne tient pas, il va la perdre…

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Jeudi 20 septembre 2007

Le missel

 

I.

 

L’autre jour en remontant de Mulhouse par la voie rapide, alors que j’allais emprunter la sortie 7, voilà que j’aperçois nom de nom une voiture avec les feux de détresse en plein dans la bretelle. Je me rapproche en ralentissant et une petite vieille sort de la voiture et me fait signe. Moi, bon enfant, je ralentis à mort et je me gare devant. Je baisse la vitre passager, la vieille arrive. Je coupe l’auto- radio sinon la vieille mémé je ne vais rien comprendre. La pluie commença à battre son plein et la vieille se rapprocha à pas plus leste.

-Bonjour Monsieur ! Dit-elle d’une voix chevrotante. Je suis en panne

Ça, je l’avais remarqué que je me pense.

-Auriez-vous l’amabilité de me conduire à mon garage qui se trouve non loin d’ici ? demande-t-elle ?

Elle a de la chance parce que je ne suis pas spécialement pressé. Allez j’ouvre la porte ; elle monte et me décoche un large sourire de remerciement.

-Oh que vous êtes fort sympathique, qu’elle me dit amicalement. Tous les gens ne sont plus pareil aujourd’hui qu‘elle reprend.

Tu m’étonnes que je me dis avec tout ce qu’on voit et qu’on entend…Même les vieux parfois s’y mettent.

La vieille ouvre la porte et prend place précautionneusement puis referme la portière…

-        Ah quel garage je vous conduis madame ? Que je demande ?

-        Celui de Pulversheim ; c’est mon garagiste !

-        D’accord je fais de la tête ; de toute façon, ce n’est pas très loin ! Tant pis j’aurais préféré véhiculer une belle fille mais enfin !!! Je redémarre et me voilà lancer sur l’asphalte. Mémé n’arrête pas de causer ; je l’écoute par courtoisie tout en gardant un œil vigilant sur la route.Je ne comprends pas tout mais c’est surtout des bondieuseries.

Les quelques kilomètres sont vites avalés ; et c’est bizarre mon pieds soudain avait une pesanteur inhabituelle sur l’accélérateur… Je m’arrête devant le garage, de la chance sur le bon côté » de ma route.

-        Tenez ! Me dit la vieille, en me tendant quelques pièces.

-        Non madame ! que je réplique…J’aurais l’air de quoi. Ce fut un plaisir de vous rendre ce service que j’avançais. Oh ! Répond-elle, que Dieu vous bénisse que reprend la petite vieille.

Elle sort et se dirige vers la porte d’entrée du garage. Je n’attends pas ; même pour savoir si c’est ouvert. Allez je ne traîne pas, je repars, on m’attend.

 

II

 

Ce matin je me suis levé de poil mal rasé. J’ai passé une nuit horrible. J’ai cauchemardé sur la vieille que j’avais dépanné y a deux jours. Délirant onirisme : la vieille me jetait des pelletées de terre sur le visage alors que j’étais allongé dans un trou : une tombe quoi ; mais pas de cercueil. Je la voyais se marrer et réciter des paters noster et autres imbécillités. Putain va rendre service ! Je n’arrivais pas à me rendormir.

Je saute du lit et vais faire quelques ablutions réveille matin. Deux trois aspersions d’eau de toilette et après deux rincées d’eau. Parfais ! Je me rase pas ce matin ce n’est pas dimanche.

A la cuisine j’avale un bob café serré en grignotant un genre de barre aux céréales recomposés tout en fumant ma première cigarette. Elle va me calmer celle-là c’est sûr. Mais c’est la seule qui reste dans le paquet et chiotte… Ensuite je m’habille aussi sec, futal, tee-shirt, sweater et pompes. Je dévale les escaliers qui s’écroulent sous mon poids léger mais dynamique. Zut ! Les clés, je remonte, plus de souffle vacherie de clope…

Cette fois c’est la bonne, j’ouvre la portière et m’installe. Je rapproche le siège ; Coraline ma copine m’a emprunté la tire hier. Tiens ! Qu’est-ce que c’est que ce truc sous le siège passager ? Je me baisse et extirpe du dessous un petit bouquin tout miteux : un missel, avec dedans plein de petits papiers. Mince ! La vieille ! Elle a perdu son machin à prières ; elle doit plus en dormir que je me dis en me marrant intérieurement. Je jette le livre sur la banquette arrière et cherche des cigarettes à la gare ; à cette heure c’est déjà ouvert.

 

III.

 

Retour à la maison, salon, pieds sur la table basse, un peu de Burrell en sourdine, huit heures trente. Troisième kawa et autre clope, je fume trop, à côté de moi ce foutu bouquin. Je regarde un peu : ils ont même pas été foutu de rajeunir les textes comme  d’autres livres revus et augmentés que je me pense… Toujours autant de niaiseries. Bon ! C’est pas le tout mais la vieille je ne sais même pas où elle crèche ! Qu’est-ce que je vais faire de ce truc ? Mais j’suis stupide que je me dis : le garage ! Je ne traîne pas un plus long instant et me r’voilà dans l’escalier qui à mon approche tremble déjà.

En voiture, quelques bornes, cent trente j’ai pas de temps à perdre. Descente vite fait, j’arrive au comptoir, personne. J’attends, j’appelle, une forme pleine de cambouis se déplace dans l’atelier : le patron ? Oui sûrement vu la tête :

-        c’est pour quoi ? Qu’il me lance sans ambages ?

-        Euhhh…C’est…Là j’ai un trou. Oui, euh, voilà, j’ai déposé chez vous avant hier une vielle dame qu’était en panne…

J’ai pas le temps de finir qu’il m’interrompt :

-        Je parie que c’est pour son missel ?

Tu l’as dit mon ami que je soliloque ; balèze le type.

-        Pouvez l’garder qu’il reprend.

-        Mais la pauvre dame, il va lui manquer ? Que je larmoie l’air de rien.

-        Là où elle se trouve, réplique le patron en s’essuyant les mains dans un chiffon encore plus graisseux que ses mains, à part les vers, il rigole tout seul, et encore pas des meilleurs j’vois pas trop ce qu’elle pourrait en faire…

Point d’interrogation en pleine face, le gars il s’aperçoit du malaise.

-J’explique qu’il reprend avec sérieux cette fois-ci, elle est morte hier…

-Morte ???

- Oui morte, il répète, elle était venue rechercher sa voiture, problème d’allumage qu’il baragouine, et elle s’est plantée contre un arbre, morte sur le coup !

-Mince que je siffle et de reprendre aussitôt, mais comment vous savez pour le m…

-Elle m’a dit qu’elle l’avait perdu dans la voiture du brave garçon qui l’avait déposé. Elle était triste parce qu’elle m’a rajouté sans son missel s’il lui arrive malheur elle ne serait même pas prête pour rencontrer Notre seigneur.

Ma lèvre inférieure s’affaisse devant tant de fadaises. Le type, enfin le patron, il tourne les talons en grognassant :

-        Pas qu’ça à faire…

-        Au …

Pas l’temps de finir, il est plus là. Je regarde le missel…J’vais pas garder ce machin quand même ! Le rêve me revient en mémoire…Allé arrête de stagner là d’ssus que je me pense, c’était qu’un cauchemar.

 

IV

 

Ca fait une semaine que je trimbale ce missel. J’ai essayé de retrouver des héritiers potentiels ; pas un seul. La pauvre vieille était toute seule. Un nom à coucher dehors, slave ou d’un coin pareil. Je me suis même surpris à le lire…Je deviens débile. Mais je ne sais pas, c’est plus fort que moi, surtout là où il y a des petits signets. C’est pas ça mais je commence à me réflexivement le cerveau.

Aujourd’hui je dois rejoindre Coraline au zoo pour une promenade d’amoureux. De temps en temps on s’fait ça, histoire de se retrouver…J’enfile ma veste, dehors il pleut ; mince pour nous…

Je prends la quatre voies direction Mulhouse mais, nom d’un chien la voiture rote, toussote…plus rien, calé ; je démarre, redémarre, plus rien…En pleine brettelle d’accélération en plus. Je mets les feux de détresse… Une camionnette s’est arrêtée derrière moi. Tiens une femme ! Plutôt jeune, pas mal vue dans le rétro. Je baisse la vitre, je sens un souffle chaud et agréable sur ma figure, j’en bafouille.

-        Arrive pus à démarrer…

Sourire rassurant de sa part

-        Je peux vous aider ? Qu’elle me demande ?

-        Oui vous pouvez me déposer au garage de Pulversheim ?

C’est la seule chose qui m’est sortie de la bouche. Pourquoi ce garage…J’y vais jamais ! La vieille sans doute.

On regagne ensemble l’estafette et on démarre.Au sec elle est encore plus mignonne cette jeune femme…Brune, les cheveux court et noirs aux yeux verts d’algues stagnantes d’une mare ; bon la comparaison est pas terrible mais c’est la seule que j’ai sous la main…J’arrive pas à parler.

-        Vous avez de la chance, qu’elle me dit tout en souriant, d’habitude je ne m’arrête jamais.

Trop bonne je suppose.

Les kilomètres sont engouffrés rapides ; alors je descends ; par chance c’est ouvert. La jeune femme n’attend pas elle répare aussitôt.

Je rentre dans le garage et j’aperçois l »ours » de la dernière fois, encore plus crade qu’avant.

-        Tiens vous r’voilà qu’il me lance en m’apercevant !

-        Oui ! Que je réponds. Mais cette fois-ci c’est pour moi…Enfin ma voiture …en panne.

-        M’étonne pas ! Sourit-il. J’ais vu de loin la  dernière fois votre véhicule, y a pas photo.

Il est bon et rassurant dans ces propos. A propos de propos, mince, zut, le missel ! J’l’avais mis dans ma poche : plus là. Mince le vieille et maintenant moi, j’l’ai paumé…Elle va m ‘n vouloir la bigote dans son paradis. Et puis je m’en fou finalement …Qu’importe ! La jeunette le rapportera peut-être…

 

V.

 

Ce matin Hélène doit aller plus tôt au boulot ; le patron l’a convoqué à huit heures tapante. Elle bois un jus et ouvre rapidement le journal. Encore un peu le temps de le lire qu’elles dit…Bof pas grand chose d’intéressant… Elle va le refermer quand elle reste bouche ouverte devant une photo.

-        Mais c’est le type d’hier ! Qu’elle s’écrie ! Celui que j’ai dépanné…

Hélène se lève ; regarde l’article. Incroyable et elle se met à lire un passage à haute voix :

-        Bélant Arthur a été retrouvé hier soir pendu à son domicile. La police enquête, elle n’a retrouvé qu’un petit mot sur la table non loin de lui : « La vieille ton missel. »      

Hélène referme la feuille… Mince je vais être en retard qu’elle se dit en regardant la toquante. Elle bouffe littéralement l’escalier et se précipite dans la camionnette. Démarrage, rien ! Redémarrage et à nouveau rien…Crotte de flûte de…Elle se baisse et tire le levier d’ouverture du capot. Sous le siège passager un livre. Hélène se baisse et le ramasse. Un missel ? Qu’est-ce qu’il fait là ?

Dubitative elle se relève en oubliant son retard. Au suicidé sans aucun doute. Pas le temps qu’elle se resaisis soudain. Elle sort, capot ouvert, voilà…Mauvais contact. Allez faut y aller…

Hélène démarre cette fois-ci en trombe et appuie sur le champignon. Pas le temps de traîner ! Le patron va être furax… Voilà la brettelle d’accès, personne ; c’est bon elle fonce. L’estafette soudain cale. « Eh mer… » Gueule Hélène en lâchant avec furie le volant.

Quelqu’un s’est arrêté derrière elle, une petite vieille sort de la voiturette miteuse et s’avance vers Hélène. Hélène sort de son véhicule.

-        Vous voulez de l’aide ? Demande aimablement la vieille dame ?

-        - Ce n’est pas de refus ! Si vous pouviez…

-        - Vous déposer dans un garage, dit la vielle.

-        Oui, euh… C’est ça à…

-        Pulversheim peut-être ? rajoute la vieille.

-        Ben … Pourquoi pas que dit Hélène qui suit la petite vieille.

-        Vous oubliez quelque chose mademoiselle lui dit soudain la vieille…

-        Quoi ? Interroge Hélène…Les lumières ? aucune importance.

-        Non ! Le missel.

-        Quel missel ? Demande Hélène ?

-        Celui qui est dans votre camionnette.

D’où elle sait ça cette vieille que j’ai un missel ? Se questionne intérieurement Hélène abasourdie ?

- Allez le chercher reprends la vieille ; c’est le mien rajoute-t-elle en souriant, et j’en ai besoin pour l’enterrement d’un jeune ami…

 

 

 

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Vendredi 14 septembre 2007

Le jeu

 

I.

 

Des réverbères à l’opulence disgracieuse, illuminaient l’asphalte où passée l’effervescence des heures de pointes, il ne restait que les relents d’un rat hélant des motets inspirés par l’alcool ingurgité en quantités démesurées.

Sortant d’un cabaret, Hubert tempêtait en moulinant ses bras comme les ailes d’un moulin à vent. Le spectacle qu’ils venaient de voir lui et Katia Clara les avait enthousiasmé.

Un hydrolat de mangue savamment dosé flottait en un halo invisible pour l’œil,que seul l’odorat sensible pouvait apprécier. Hubert et Katia tournèrent à gauche puis à droite, dans une ruelle parallèle à celle de gauche. L’affluence les quittait. Par soucis d’économie, la municipalité n’avait pas jugé nécessaire d’équiper les quartiers pauvres  de souffleurs d’exhalaisons.

Des rires gras rebondirent sur le pavé comme des balles molles. Troublés ils s’arrêtèrent.

 

II.

 

Une heure auparavant, cinq quidams s’étaient retrouvés à l’endroit spécifiquement installé par les autorités pour le « jeu ». Comme chaque semaine, se réunissaient là cinq habitants tirés au sort. Au terme d’une partie effrénée de deux heures, le perdant, contraint, se portait volontaire pour alimenter les faits-divers du journal local.

Les deux homosexuels arrivèrent les premiers et prirent place l’un à côté de l’autre. Le premier, grand, à la stature d’Apollon, tenait par la main le second plus petit mais râblé. Arrivèrent ensuite, le chômeur, reconnaissable à l’étiquette en forme de C cousue au dos de sa veste, et le marin suisse qui, à la suite de la collision de sa péniche avec un semi-remorque au passage à niveau de Cartéroise, s’était sédentarisé dans le quartier. Enfin, au bras de deux agents de la brigade des nurses, arriva la prostituée. Après une brève discussion, les deux représentants de l’ordre consentirent à relâcher leur prisonnière. Déçus, ils rebroussèrent chemin en faisant des entrechats miaulant. La partie commença. Les premiers points furent rapidement gagnés par les quatre hommes. La prostituée occupait une position délicate. Le léger écart de points qui la séparait du marin suisse lui permettait de conserver espoir. Il serait trop stupide que, pour la seule fois de sa vie où elle n’enfreignait pas la loi, elle se trouva acculée au sacrifice suprême. Pourquoi avait-elle dit à ces deux flics qu’elle devait participer au jeu ? Passer la nuit au poste,  elle le pratiquait régulièrement. Mais la puanteur des cancrelats écrasés, l’haleine des ivrognes et les avances du distributeur à café qui placé tout contre la cellule, ne se gênait pas pour la peloter ; ce soir elle ne le supporterait pas. Et tout compte fait, mourir remédierait à tous ses maux. Maintenant elle s’en repentait amèrement. Arrêtée, la partie aurait  dû se dérouler sans elle ! Mais tout participant au jeu que la police appréhendait pour motif faits-diversiers, était dispensé de participation. Pour elle, prostituée notoire, la chose s’avérait facile. Hormis le suisse, lui aussi en mauvaise posture, les autres ne se gênaient pas pour la vilipender. Voilà où en étaient les choses lorsque Hubert et Katia apparurent.

 

III.

 

Hubert comprit rapidement ce dont Katia et lui étaient témoins. Sa position sociale lui permettait d’éluder ce genre d’astreinte ; car quoi qu’il ne fût pas dispensé du « jeu », elle lui permettait de s’offrir les services d’un remplaçant. Ainsi vivait-il en toute quiétude sans se demander chaque semaine si ce n’était pas la dernière… Pas à l’abri d’une agression perpétrée par un perdant hebdomadaire, il demeurait malgré tout serein. Rien ne pouvait le dissocier de la masse dans laquelle il se fondait régulièrement. Ce soir-là pourtant il ne s’en était pas préoccupé. Il savait proche l’emplacement du jeu ; mais pas à ce point. Capricieuse, roulait des hanches comme une planche de surf sur les vagues, en distribuant à tous vents des clins d’œil provocateurs.

Hubert, passionné de jeux, entraîna Katia rébarbative vers le petit groupe. Seule la prostituée les repéra ; et plus particulièrement Hubert. Mais comme il était en compagnie, elle n’insista pas. Hubert n’osa pas demander où en était la partie. Il s’aperçut bien vite, à l’expression du visage de la prostituée qu’elle occupait la dernière place…

L’un des deux homosexuels exigea une pose : il devait soulager un besoin pressant qu’il fit sur une vieille dame outrée qui promenait son chien. Chien qui en fit autant sur le bas de pantalon de l’homo.

-Qu’est-ce qui vous amène ? Questionna la prostituée.

- Ben…Nous sommes égarés, roucoula Katia toujours à l’affût du sexe masculin. Le   chômeur pas moche la regardait.

- Je regrette mademoiselle de ne pas être en dernière position, dit-il, sinon je vous aurais volontiers violé. Il s’esclaffa.

- Il est charmant ! Vous ne trouvez pas. ? Katia leva ses yeux amandes vers Hubert qui répondit évasivement…

 

IV.

 

Dans cinq minutes officiellement le sort en serait jeté. Mais d’un commun accord, ils achevèrent la partie, la prostituée ne pouvant plus remonter son handicap.

A présent Katia et Hubert étaient assis ; pas l’un à côté de l’autre. Hubert près de la prostituée et Katia avec le marin qui lui tenait la taille en la tripotant de partout, ce qui ne lui déplaisait pas. La ribaude pleurait à gros et lourds sanglots. Elle ne voulait pas mourir, ni finir ses jours derrière les barreaux. S faire violer pour une péripatéticienne, trop banal… Rien de sensationnel. Hubert se leva et prit Katia par la main. Elle, imbibée à présent d’alcool, ne fit aucune résistance… Ils s’éloignèrent du groupe…

            -Le chômeur te plaît ? Demanda Hubert à voix basse.

            - Evidemment pauvre cloche qu’elle répondit férocement… Lui au moins ça doit être une affaire…

            Bon ! Alors rends-moi un petit service.

Hubert avait perdu toute pudeur, et considérait sa compagne avec dégoût. Il lui glissa quelques billets dans la main en lui proposant de remplacer la prostituée… De se faire violer par le chômeur, par les autres si cela la chantait et de porter plainte ensuite… Katia accepta. Elle froissa les billets, les fourra dans sa poche et rejoignit le chômeur.

Hubert retrouva la prostituée, lui prit la main et l’entraîna :

            -Ne t’inquiète pas ! Tout est arrangé…

Ils refirent en sens inverse le chemin que Katia et lui avaient emprunté auparavant. Hubert conduisit sa nouvelle compagne jusqu’à son appartement…

 

Epilogue.

 

Attablé devant un bol de café chaud, Hubert s’empressa de déplier le journal ; car d’ici une heure les caractères s’effaceraient et le papier reblanchi pourrait être réutilisé…Il chercha avidement les faits divers et tomba immanquablement sur ça soirée d’hier mais… Un chômeur violé par une nymphomane…

 

 

 

 

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Mardi 3 avril 2007

 

Savoir

 

Que cherches-tu regard

Ame de détailler ainsi

Les souffrances sont vaines

Et conspirent entre elles

Ce soir Je serai seul

Et bien fatigué encore

Mélange d’alcool de médocs

Pour ne pas courir

Dans tous les sens du terme

C’est pitié que de s’abandonner

A sa proie et d’autres automnes

Moi je péris à ne pas savoir.

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Samedi 3 mars 2007

Scoliastes

 

Il est facile

De dire tout de droit

Votre poème est maladroit

Et ces plaisants scoliastes

Ne se gênent pas

Je leur réponds sans effroi

Si j’use de mythologie

C’est pour dissimuler l’hermétisme

De mes profonds secrets

Je me refuse en plein

De chanter les belles fleurs

Alors qu’autour de moi

Des gens crèvent de faim…

 

L’élégance de la nuit

Enveloppe son tissu

Ma maladresse enfantine

Je suis un purotin d’âmes

Attablé au repas

Des dernières envergures

Quelques diables se démènent

Et me reproche encore

D’écrire et de faire lire

Ce que j’ai mal à écrire

 

Mes détracteurs plaisants critiques

On les yeux bouffis de haine

Quand aux agacements nouveaux

Tout ce qui les intéresse

Ce sont des vers classiques et beaux

Pas de souffrance surtout

Ça ferait mauvais genre

Car la vie selon eux

N’est pas une galère

Dont le ciel opaque de nuage

Ne laisse que de misère

La beauté arc-en ciel

D’un indigo rêveur

Qui s’enracine dans mon cœur

Qui n’est qu’amertume

 

Certes écrire des roses

Les cueillir c’est plus simple

Les miennes elles sont noires

Comme celle de mon âme

Comme celle des jeunes âmes

Que leur donnez-vous critiques

A lire de la béatitude

Qu’en est-il à faire de cette pilule 

La gaîté n’est pas de mise

La gaîté laisse à mourir

Quant elle est avachie

Derrière des tas de pognons

Que d’une pantenne serrée

Je ne vais plus leur faire plaisir

Ni m’appesantir encore

J’écris pour tous mais pour ceux

Que la souffrance de la vie

Rend plus que cruel

Et ceux qui n’aiment pas

N’ont cas dans leur yole

Pourfendre des écritures

Comme la mienne

Qui voudraient ressentir

Même très hermétique

Révolter l’oriflamme sec

D’une écriture mièvre


 


 

 

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Vendredi 2 mars 2007

Accorte

 

Souvent près des auvents

A l’abri de la tempête

Ressurgissent les instants

Où tu me prenais la main

Pour me combler de balans

Latérite dans la poche

Je courrais en plein ciel

Histoire de retrouver

Les Paradis artificiels

Voilà ma douce aimée

Ces quelques lignes en plus

Tout à fait accortes

Et qui sont à ton être.

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Mercredi 28 février 2007

Le bas de Marilyne

 

 

Le téléphone tressauta cinq fois, Maryline décrocha

-        Il est cinq heures mademoiselle, lui dit une voix monotone, bonne journée.

-        Merci.

 Elle raccrocha le combiné qui se rendormi aussitôt. Le jour poignait entre les persiennes closes. Des raies de lumière striaient le plancher d’acajou qui craqua sourdement sous ses pieds. Près du lit, sur la table de chevet ronronnait silencieusement le réveil. Il s’étira et bondit sur le plancher. Il se frotta aux mollets arrondis et fauve de sa maîtresse en poussant de léger tic tatquement : il avait faim.. Marilyne le prit entre ses mains ; remonta délicatement son mécanisme et versa quelques gouttes d’huile de coude sur les aiguilles phosphorescentes de son cadran. Elle le reposa sur la table de chevet.

La fraîcheur de ce matin la saisit à bras le corps. Elle attrapa son pantalon de laine turquoise qui pour la nuit s’était installé sur le plafonnier. Elle se glissa dedans. A la cuisine, où la vaisselle de la veille reposait dans l’évier, la cafetière à minuterie programmable poussa un sifflement strident, le café était prêt.

Marilyne se dirigea vers la salle de bains où un important ficus s’étalait en toute quiétude. Un jour il faudrait qu’elle le taille, car il envahissait progressivement le lieu. Mais elle attendrait que les oiseaux y nichaient migrent à la fin de l’été. Tant bien que mal, elle parvînt à la douche, retira son pantalon, retira son pantalon, régla le thermostat pour la température de l’eau et poussa les battants en celluloïde. Un judicieux système photo électrique déclencha la mise en marche. La tiédeur de l’eau fouetta le corps ambré de Maryline. Les oiseaux réveillés par le crépitement du liquide sur le dallage, piaillèrent et s’envolèrent par une lucarne entrouverte.

Marilyne sortit de la douche, saisit son peignoir suspendu à l’une des branches de la plante et l’enfila. La douceur de l’éponge lui caressa la peau avec délice. Un frisson de plaisir la parcourut devant le miroir aux enluminures vertes, elle se recoiffa en passant sa main à rebrousse poil dans ses cheveux mouilles, puis s’empara d’un tube de crème de soin dont elle recueillit un nuage par une légère pression de la main sur l’enveloppe d’aluminium. Délicatement elle appliqua le produit onctueux sur son visage. Un témoin lumineux placé près de l’interrupteur clignota. Quelqu’un sonnait à la porte d’entrée.

 

II.

 

-        Bonjour mignonne, dit le petit homme en pointant son calibre sur le bas ventre de Maryline.

Il la poussa à l’intérieur. Deux autres types, faces burinées, fines moustaches noires et couvre-chef sur la tête, suivirent.

-        On est venu te dire un petit bonjour les copain et moi ! Lui dit le grand qui clignait sans cesse des yeux.

-        Le troisième obèse et tatoué, se dégagea avec difficulté de l’encadrement de la porte.

Maryline affolée tenta de fuir, mais le petit la saisit par le bras, la serra si fort qu’elle se courba en deux.

-        Vous me faites mal !

-        Tu crois que nous sommes là pour te faire jouir ? Dit l’obèse en rigolant à gorge déployée.

-        Assez parlé ! Reprit le petit, il faut faire vite avant que le quartier ne se réveille.

-        Si c’est de l’argent que vous voulez…

-        T’entends ça le tiqueux ? Demanda l’obèse au grand. A croire qu’on est là pour quêter.

Le petit attrapa les cheveux de Marilyne et l’entraîna vers la chambre à coucher.

-        T’inquiète pas, dit-il à Marilyne, on ne va ni te voler ni te violer.

L’obèse qui ne pouvait pas pénétrer dans la chambre, s’installa au salon dans un large fauteuil au cuir écaillé. Il sentit l’odeur du café et demanda au grand d’aller lui en servir une tasse. Le petit s’emporta.

-        on n’est pas là pour prendre une collation !

-        toujours la même antienne, bougonna l’obèse, on n peut jamais en profiter. Le grand retourna dans la chambre où Maryline effondrée pleurait. Le petit tenait toujours son révolver en main, tan disque le grand fouillait dans les tiroirs d’une commode située en face du lit. Il finit par en sortir un bas résille.

-        Je crois que celui là fera l’affaire.

Le petit acquiesça.

Il fit un grand noeud coulant puis tendit le bas au petit. Marilyne pressentit  ce qui allait lui arriver et se mit à hurler. Le grand la saisit sous les aisselles, le petit lui passa le pas autour du cou, serra le nœud coulant puis tous les deux la hissèrent au lustre en s’assurant de sa solidité.

-        C’est bon, dit le petit au grand, tu peux la lâcher.

Le grand lâcha maryline qui après un craquement sinistre des vertèbres se balançait au bout de son bas.

-        Allez, on s’en va ! ordonna le petit.

Les trois hommes repartirent. L’obèse resta à nouveau coincé dans l’encadrement de la porte.

-        Faudra que tu maigrisses, suggéra le grand sinon…

Sans bruit, ils dévalèrent les escaliers. L’obèse vérifia que personne n’était dans la rue. Ils s’engouffrèrent dans un cabriolet noir. Le grand tourna la clef de contact, la voiture vrombit.

-        Attends ! S’écria le petit, j’ai oublié mon flingue là-haut.

-        Il sortit précipitamment de la voiture, gravit les escaliers et pénétra de rechef dans l’appartement. Marilyne se balançait toujours au bout de son bas. Il prit le revolver et retraversa l’appartement. En refermant la porte d’entrée son regard s’attarda sur la sonnette. Il jura.

Blême, il reprit place dans le cabriolet qui démarra sur les chapeaux de roues. L’obèse se curait les ongles avec un couteau à cran d’arrêt en sifflant l’air de Carmen, tandisque le grand jetait de temps à autre des coups d’œil suspicieux dans le rétroviseur.

-        On s’est gouré de nana, déclara le petit livide.

Le grand écrasa la pédale de frein. La voiture plongea sur ses roues. L’obèse lâcha son couteau qui se planta entre ses cuisses volumineuses.

-        Comment on s’est trompé de nana ? Demanda le grand les deux mains fondues au volant.

-        Demande à l’obèse, c’est lui qui s’est chargé de la trouver. Ils se tournèrent vers lui.

-        Quoi, qu’est-ce que j’ai fait, qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ?

-        Ta gueule ! Hurla le petit. Si t’avais mis tes lunettes, on n’en serait pas là. Maintenant il est trop tard crétin !

Il dégaina son révolver, le pointa sur l’obèse et appuya sur la détente. Le coup partit, la tête éclata.

- Comme ça dit le petit en rengainant son gun, il ne confondra plus le o avec le u. Il se tourna vers le grand. Parce que figure toi qu’on a liquidé Marilyne Munroe…

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Mardi 27 février 2007

Le calcul

 

I

 

La chambre 412 tout aussi bizarre que cela puisse paraître, ne se situait pas entre les chambres 411 et 413, mais au trente deuxième étage de l’hôpital qui d’ailleurs n’en était pas un, puisque des bureaux en occupaient les trente et un autres. Cependant

A l’entrée du bâtiment, un écriteau en stuc indiquait

Qu’au trente deuxième étage se trouvait la chambre 412 de l’hôpital.

Vierleux commodément calé sur son lit, s’amusait à recenser les puces qui insouciantes gambadaient sur le chien Marrot.

-        T’en a encore prise une, grommela Vierleux. Hier t’en avais deux cents et aujourd’hui deux cent une.

-        C’est pas ma faute répondit Marrot qui pour la première fois s’exprimait ; chaque fois que je descends au trente et unième

-        Pour te chercher un café au distributeur de la société Implux, je rencontre la chienne du sous directeur qui ne cesse pas de me relancer. Comme elle est loin d’être laide, je ne la repousse pas.

-        - Au moins répondit Vierleux, tu pourrais lui dire qu’elle songe…Les portes de l’ascenseur s’entrouvrirent dans un carillonnement en 5ème augmenté, donnant à l’atmosphère aseptisé un empyreume jazzy.

-        Bonjour cher malade, fit l’homme qui s’introduisit dans la chambre

-        Bonjour, rétorqua Vierleux avec mauvaise humeur.

-        Comme je me trouvais dans le coin, je suis monté voir comment vous vous portiez.

Parvenu au pied du lit, il tendit une main dont l’imparidigité frappa Vierleux qui n’offrit la sienne qu’après une longue hésitation. La moiteur de l’organe qui se glissa dans le sien produit sur son visage une crispation répulsive. Il s’empressa de se défaire de l’étreinte.

     -      Alors docteur, s'enquérit Vierleux, depuis la semaine dernière quoi de neuf ?

Le médecin se gratta consciencieusement le menton.

-        Depuis le dernier traitement pas d’amélioration probante. Il déposa son porte document au pied du lit. Je pense qu’il va falloir opérer.

-        Ca va pas ! Hurla Vierleux. Le chien prit peur et se réfugia sous le lit. D’abord vous me faites poirotter une semaine et ensuite vous m’annoncez tranquillement qu’il faut opérer.

Le médecin recula d’un pas et se heurta à la table de chevet. Il saisit son porte document et tourna les talons.

-        Bon, il faut que je m’en aille. On viendra vous chercher demain matin pour vous conduire au pavillon 315 à l’autre bout de la ville.

Le pavillon 315 contrairement à la chambre 412, possédait trois étages dont la salle d’opération se trouvait dans un building de cinquante six étages appartenant à une multinationale. Tous les malades devant subir une intervention chirurgicale y était regroupés chaque semaine, libérant ainsi les chambres individuelles d’attentes disséminées dans la ville.

Les portes de l’ascenseur s’entrouvrirent, le médecin s’y engouffra. Il oublia de retirer ses doigts qui sectionnés par le retour des portes chutèrent mollement au sol. Marrot s’en régala, puis retourna à sa lecture de Spinoza…

Derechef les portes de l’ascenseur se séparèrent l’une de l’autre.

6 Salut, lançai-je guilleret à Vierleux qui m’accorda son premier sourire de la semaine.

     -    Salut ! Répondit-il.

     -     Comment va notre mourant ?

Vierlmeux tassa les coussins puis se radossa contre les barreaux métalliques du lit. Il extirpa un tire jus de son pyjama et souffla si fort dedans que Marrot à nouveau effrayé se retrouva sous le lit.

-        9a fait une semaine que je suis là et demain ils veulent m’opérer, dit-il en regimbant.

-        Je lui tendis une boîte de cigares que j’avais acheté avant de monter le voir, dans une galerie marchande à l’entrée. L’effet de mon geste fut immédiat ; Vierleux cessa de bougonner. Hâtivement il défit l’emballage et porta un cigare à ses lèvres.

-        T’as du feu ?

-        Tu crois que…

-        T’occupe pas et passe-moi du feu.

Je m’exécutai en prenant soin cependant d’inciser la vitre d’un vasistas pour que la fumée s’évacue aisément. Vierleux tira savoureusement sur le trabucos. Une vapeur bleuité s’éleva lentement au plafond blanc, et se dissipa instantanément au contact du staff.

-Cà fait du bien, soupira béatement Vierleux.

- Le chien toussotait, il ne supportait pas la fumée. Je lui proposais de venir faire un tour avec moi. Il accepta en me confiant qu’il avait une entrée au trente eu unième. Vierleux comblé ne prêta pas attention à notre départ.

 

II.

 

-Bonjour, me dit un homme en complet jaune citron.

Il s’avança vers moi en me tendant une main en fibre de verre. Démile Berleveux, sous directeur de l’Implux société : contamination en tout genre des organes sensibles…

Je le saluai comme ma maman me l’enseignait jadis, en jetant un regard attentif alentours.

Un long couloir s’enfonçait dangereusement entre deux murs hâves, incrustés de multiples portes aux couleurs différentes qui à chacun de nos pas s’entrebâillaient en tenant sur moi des propos fallacieux. Le sous directeur, qui me précédait, me semblait pas surpris par ce phénomène. Il se contenta de me dire qu’avec l’habitude on s’y fait. Je continuais à le suivre. Soudain je me heurtai à la masse encombrante de quatre vingt dix kilos de chair. Il venait de s’arrêter.

-        Je vous offre un café ?

-        Avec plaisir, acisquiesai-je.

Marrot qui avait retrouvé sa pékinoise à face de doberman, se volatilisa derrière l’une des portes.

Démile Berleveux introduit dans une fente s’ouvrant gourmande sur le flanc de la machine une pièce qui dégringola impavide jusqu’au monnayeur. Un cliquetis métallique annonça l’arrivée du gobelet qui se positionna de façon à recevoir le liquide qui s’écoula lentement en petits jets vaporeux et odorants. Je pris le gobelet brûlant en savourant papilleusement l’arôme de l’expresso. Berleveux quant à lui se contenta d’une topette qu’il tira de son veston et dont il versa le contenu dans sa bouche.

-        J’ai remplacé l’encre par du chéri, me dit-il à voix basse, c’est normalement interdit. Il reboucha la topette et la fourra dans sa poche intérieure.

-        Curieusement les deux murs se rapprochèrent l’un de l’autre. Berleveux m’entraîna vers un sas qui s’ouvrit à notre approche.

-         Ne craignez rien, toutes les heures c’est pareil.

-         Comment ça ?

-        Pour éviter les insectes nuisibles, répondit-il en se rapprochant les murs les écrasent. Ensuite un procédé d’aspiration évacue les restes. Ingénieux n’est-ce pas ?

-        Et la machine